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Choses de simple police
Une délégation des autorités policières américaines en Europe est venue voir si la police était mieux faite à Paris qu'à New-York. Après trois semaines de comparaison, elle confiait hier dans le Journal à notre excellent confrère Géo London ses impressions. Elles sont laudatives. Les autorités policières américaines, bien reçues par les nôtres, ne sauraient les quitter en déclarant la maison est mal tenue. Il est trop évident, pourtant, qu'en ce qui touche la propreté des rues, quand on arrive de New-York, on éprouve un tout autre sentiment que celui de l'admiration. De même pour la survivance moyenâgeuse de ces vespasiennes, qui font figure de kiosques décoratifs sur nos boulevards et, pour être plus sûrs encore d'attirer l'attention, se pavoisent d'affiches lumineuses, alors qu'en Amérique ces commodités hygiéniques sont depuis longtemps rentrées sous terre. Master Davis, inspecteur des services de circulation, s'étonne du vacarme de nos trompes d'auto. Il est de fait que non seulement aux Etats-Unis, mais dans toutes les autres capitales du Nouveau Monde par exemple à la Havane et à Mexico je viens de voir rouler des fleuves d'automobiles autrement denses que les nôtres, et ces fleuves sont quasi silencieux. Si les nôtres restent plus cacophoniques, c'est qu'ils restent plus désordonnés, moins strictement canalisés. A New-York, le seul vacarme de certaines rues est celui des elevated qui roulent avec un bruit de ferrailles et sont appelés, me dit-on, à disparaître bientôt pour ce motif. Mais les trois millions d'autos de l'Etat de New-York roulent dans un silence admirable. C'est qu'il leur est interdit de faire plus de 15 milles à l'heure. Par contre le chef de l'identité judiciaire new-yorkaise a raison d'admirer notre service de fiches. Je crois volontiers que notre police de sûreté, - ne parlons pas de la police des mœurs, qui devrait être réorganisée de fond en comble - est une des plus parfaites qui soient. Pourquoi faut-il que nos tribunaux correctionnels, auxquels aboutissent ces magnifiques préliminaires, soient beaucoup trop encombrés? Si les policiers américains ont assisté à une audience de notre onzième chambre, je serais curieux de savoir ce qu'ils pensent des condamnations distribuées comme avec un appareil automatique. Le défilé vertigineux des mois de prison s'explique sans doute par le fait que la clientèle est surtout composée de vieux chevaux de retour et de récidivistes incorrigibles. Mais la farine mêlée à l'ivraie dans ce moulin à condamnations doit être exposée à de redoutables confusions. Nous y parons en partie, parce que nos juges sont intègres. Il faut avoir vécu dans certains pays où la justice se vend à l'encan pour apprécier cette sécurité-là, beaucoup moins répandue sur terre que vous ne croyez. Le plus haut effort d'une civilisation est de produire des juges, dignes de ce nom. Une quantité de pays qui sont dotés de codes perfectionnés n'en sont pas capables. Chez nous, si seulement nous faisions le dernier effort de soustraire l'avancement de nos magistrats aux recommandations politiques, c'est-à-dire de séparer le Judiciaire de l'Exécutif, nous aurions, avec l'Angleterre, la première justice du monde. Contentons-nous de celle que nous avons et qui nous fait déjà grand honneur. Sur ce point, certainement, les louanges que nous accorde la mission de police américaine sont très sincères.
Maurice de Waleffe
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