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La Presse


bad food in school canteens

Nos Lycéens sont-ils mal nourris?
M. le censeur Tant-Mieux dit : «Non» Parents et élèves pensent : «Oui».

L'enfant devenait pâle, maigrissait; le père lui a demandé : « Qu'as-tu ? » L'enfant a répondu : « Je ne sais pas... » On a consulté un médecin, et le médecin, après avoir ausculté, examiné, a répondu aussi : « Je ne sais pas... »
L'enfant a continué de pâlir, de maigrir; on s'est inquiété davantage, on a cherché, on a trouvé. L'enfant était, il est l'innocente victime de l'augmentation du coût de la vie.
Précisons. Interrogez votre fils ou votre frère, le lycéen: «Manges-tu bien au lycée, et à ta faim ? » Il vous répondra généralement : « Oui. » Son âge est celui des beaux détachements, où les jeux presque toujours, les études, quelquefois, ont des charmes supérieurs et qui excluent toute autre préoccupation. Insistez, poursuivez vos investigations; vous saurez bientôt que, dans la plupart des lycées, les élèves ne sont pas suffisamment nourris ; vous apprendrez aussi que dans certains établissements, la nourriture n'y est pas excellente...
C'est ce qu'ont appris des parents qui nous ont soumis leurs doléances.
Ah! nous a dit M. le censeur « Tant Mieux », cela m'étonne. Les élèves ne se plaignent pas, les parents ne nous ont jamais rien dit. Bah! bah! ce sont des histoires...
Si l'on s'en tenait aux idées de M. le censeur « Tant Mieux », on aurait la sérénité facile et on pourrait rester dans l'erreur. Que des enfants, par milliers, par centames de mille, soient mal nourris, que leur santé soit compromise, qu'ainsi soit menacée dans sa chair la France de demain, cela n'est pas une petite affaire. C'est une affaire qui vaut d'être élucidée. Apportons notre contribution.
La ration règlementaire
J'avoue que l'un des plus distingués proviseurs de Paris, qui dirige son établissement avec un dévouement et un tact incomparables, n'a pas partagé mon émotion et qu'il paraissait assez s'accorder avec M. le censeur « Tant Mieux. »
Ne croyez pas, m'a-t-il dit, que nous puissions donner moins de viande à nos élèves, puisque nous sommes régis par un décret de 1913, qui impose soixante grammes de viande cuite par repas pour chaque élève. Les bouchers ont augmenté leur prix, nous avons augmenté les nôtres... Avec les deux francs cinquante que nous dépensons, moyenne, pour chaque repas, nous parvenons à faire les choses sinon très bien, du moins assez bien. Jugez-en plutôt
Aimablement, le proviseur me fait la liste des menus de la semaine : ils sont divers, établis avec réflexion. Mais, comme je ne donne pas l'impression d'être convaincu, il me dit :
Venez aux cuisines avec moi, on est en train de faire les portions...
Les portions de viandes, pour appétissantes qu'elles soient, ne sont pas tellement abondantes. Je le laisse entendre.
- C'est le décret, c'est le poids... me dit le proviseur.
- Et les légumes?
Mais on peut en redemander, et puis on en rapporte toujours à la cuisine... Il y a cependant une, je veux dire deux exceptions. Les pommes de terre frites sont toujours toues mangées; quand le riz est au gras, il en reste, mais quand il est au lait, les élèves le mangent tout. Un peu de gourmandise.. C'est un péché véniel. Sans aucun doute...
Les Plaintes des Elèves
Mais la conscience de M. le proviseur est tranquille. Les élèves mangent bien, de bonnes choses, et puis quand le proviseur demande trop de crédits pour la nourriture on a tendance à en opérer la réduction.
Je ne veux pas discuter, sinon je dirais : - Vous aviez prévu deux francs cinquante par repas il y a quelques mois; le coût de la vie a augmenté depuis; dans ces conditions vous ne pouvez servir la même chose, autant ou d'aussi bonne qualité.
Mais M. le proviseur est un homme charmant, dévoué, riche d'heureuses initiatives; je ne veux pas finir notre agréable entretien par une controverse, si courtoise soit-elle.
Tous les proviseurs d'ailleurs sont des hommes charmants: leur accueil est aimable, leur optimisme constant ; tous ceux que j'ai vus m'ont dit :
Mais personne ne se plaint!
A tous, j'ai répondu :
Mais des parents à nous, journalistes, se plaignent.
Et je peux ajouter :
- Les élèves se plaignent aussi...
J'en ai interrogé quelques-uns... S'ils n'ont pas été unanimes à se plaindre, ils ont été unanimes à dire :
- Nous pourrions en avoir davantage ! C'est donc qu'ils sortaient de table en ayant encore un peu faim. Et l'un d'eux, le plus malicienx, m'a déclaré :
Je suis en philosophie et je sais déjà que vous avez raison, monsieur: Primum vivere... Comme dirait M. Léon Bérard.

JACQUES CHARTRONS.