| La Presse 20 juillet 1923 (art. page une) |
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UN CENTRE INDUSTRIEL CONDAMNÉ La Mort du Creusot J'ai indiqué à cette place le scandale des mesures prises pour faire bénéficier les usines du Creusot de tarifs de transports et que le déficit certain de leur exploitation fût supporté par les Compagnies de chemins de fer, et au travers des Compagnies, grâce au jeu de la garantie d'intérêts, par l’État, J'ai dit que le scandale. c'était moins de vouloir maintenir artificiellement un centre industriel condamné que d'employer cette méthode hypocrite de subvention détournée. J'ai précisé que si des raisons de défense nationale peuvent militer en faveur du maintien artificiel des usines Schneider — ce que je ne considère nulle- ment comme démontré — il fallait que le sacrifice nécessaire fût discuté, évalué par: le Parlement puis, par ses soins, inscrit au budget. Je veux indiquer aujourd'hui pour quelles raisons cette discussion et cette évaluation publiques seraient nécessaires. Il faut bien dire, en effet, qu’en écrivant pour la première fois dans un journal parisien cette vérité, que le centre industriel du Creusot est condamné à disparaître et que les usines Schneider ne peuvent plus être maintenues au Creusot qu'en soutenant à coups de millions le maintien de ce qui est devenu une hérésie économique, je ne fais pas une découverte originale. La reprise de l'Alsace-Lorraine peut faire de la France la première puissance métallurgique de l'Europe. Mais cette reprise impose des conditions nouvelles dont il faut tenir compte et il ne faut pas vouloir opérer cette union du fer et du charbon à l'endroit même où il n'y a jamais eu de fer et où il n'y a, pour ainsi dire, pas de charbon. Ceci non plus n'est pas une vérité nouvelle. Elle était connue du Creusot, comme du Comité des forges, tellement connue que l'opinion publique a encore le souvenir de cette campagne de presse née de certaines paroles imprudentes prêtées au représentant le plus qualifié dudit Comité des Forges. L'incident date du début de la grande guerre. Dans les paroles de ce représentant on avait cru voir l'expression de la crainte d'un retour possible de l'Alsace-Lorraine à la France, retour qui, précisément, en déplaçant les centres de rencontre du fer et de l'acier, en nous faisant retrouver des centres industriels puissants. bouleverserait la carte économique de l'Europe. Je rappelle cet incident pour bien montrer que le Comité des Forges, que les dirigeants des usines Schneider savaient, de tous temps, que l'une des conséquences directes de notre victoire serait la condamnation du centre industriel du Creusot. Or. puisqu'ils savaient, pourquoi n'ont-ils tenu aucun compte de cette science qui pouvait leur être si précieuse? Les usines du Creusot étaient, en pure et saine logique, condamnées à une mort certaine, point de doute sur ce point. Alors, que n'ont-ils pris leurs précautions ? J'admets fort bien que. pour des raisons d'ordre militaire, on n'ait point voulu ramener vers l'Est, vers le fer et vers le charbon, des usines de défense nationale qu’il faut mettre, autant que possible, hors des atteintes de l'envahisseur, mais alors, y avait autre chose à chercher. Puisqu'on ne pouvait aller vers la houille noire, pour quelles raisons n'allait-on pas vers la houille blanche, en se rapprochant, sans aucun risque, cette fois, des Alpes ou! des Pyrénées? Non, la période des bénéfices fabuleux s’est écoulée dans le calme et dans l'imprévoyance. On a distribué des dividendes et quant à la part formidable des bénéfices de guerre qu'on voulait arracher au fisc, cette part qu'on aurait si bien remployée dans le déplacement des usines vers la force électrique née des chutes d’eau, on l’a transformée tout bonnement en agrandissements gigantesques de ces usines paradoxales qui doivent aller, aujourd’hui, chercher leur fer et leur charbon à des centaines de kilomètres. Alors, puisqu'on savait et qu'on n 'a rien fait, pourquoi la Nation paierait-elle aujourd'hui les frais de cette imprévoyance qui n’a même pas l'excuse de l’ignorance ?.… Alexis CAILLE |





































































