Nouvelles des ports

aquarelle marine - marine watercolor

Rafiots et compagnies

aquarelle marine cargo au mouillage - marine watercolor cargo ship at anchor

Nouvelles des escales

aquarelle marine - marine watercolor


L'Oeuvre 19 septembre 1923 (art. page deux)


AAA AALOeuvre article 02 armes à feu 2

LA DÉTENTE

Un avocat russe, exerçant la profession d'homme de peine, n’était pas satisfait de son sort. Cependant, le sort d'un homme de peine, en France, est préférable au sort d'un avocat en Russie. D'autre part, les Russes (quelle que soit la classe sociale à laquelle ils appartiennent) possèdent la même faculté d'adaptation que les avocats (à quelque nationalité qu'ils appartiennent). Avec un avocat français vous pouvez faire un ministre de n'importe quoi. Avec un ci-devant Russe, grand-duc ou général, vous pouvez faire un excellent chauffeur de taxi. Le comte Ignatieff est chauffeur de taxi et fit, l'autre jour, quelque chose de tout à fait joli.
Sur le coup de deux heures du malin, il chargea un auteur dramatique fort connu... Depuis que Feydeau est mort, c'est toujours Yves Mirande que les chauffeurs chargent à deux heures du matin... Arrivé à destination, Mirande reconnut Le comte, au moment où il alla le payer. Gentiment, il roula un billet de cent francs en boule et glissa la boule dans la main du chauffeur, avec un sourire. Le comte Ignatieff rendit le sourire ; d'une main, il envoya la boulette de cent francs dans le ruisseau, et il tendit l'autre main à son client en disant — Le tarif... sans pourboire ! Le comte Ignatieff, ci-devant grand-duc en Russie, semble heureux de son sort comme chauffeur de taxi... M, Katezenelson, avocat russe, n'éprouvait aucune joie à balayer le bazar où il était employé comme homme de peine. Cette différence tient à ce que les aristocrates, en cas de révolution, trouvent tout naturel et fort régulier de devenir émigrés, professeurs de danse et chauffeurs de taxi; tandis que les avocats, en cas de révolution, s'attendent à devenir membres du gouvernement provisoire ou Incorruptibles dans un comité de salut public. Ainsi, M. Kalezenelson, ne trouvant pas normal ni régulier d'être homme de peine dans un bazar, à la suite d'une révolution faite par et pour les avocats, commença par acheter un revolver. Il renonça au projet qu'il avait eu de tuer Lénine ou Trotzky, à cause du dérangement; et puis Lénine et Trotzky on été si souvent tués par les journalistes, et si vainement, qu'une telle entreprise apparait comme décourageante aux amateurs les plus décidés._
A. Kalezenelson résolut de tuer M. Rapoport. C'est une drôle d'idée, M. Rappoport est une manière d'apôtre verbal et mystique qui se réclame de saint Labre et de saint François d'Assise; il cherche dans l'erreur le bonheur de l’humanité, et sa bonté s'étend sur les plus infimes créatures, qui trouvent sur lui leur pâture. Tuer M. Rappoport, ce serait très bête, très injuste et très méchant, et puis ça n'avancerait absolument à rien. M. Katezenelson se présenta au domicile de M. Rappoport. ne trouva pas M. Rappoport, mais la fille de M. Rappoport se trouvait 1à... Alors, de même qu'il eût tiré sur M. Rappoport à la place de Lénine, il tira sur la fille de M. Rappoport à la place de M. Rappoport… Je pense que Jeannette, la bonne de M. Rappoporl, a eu beaucoup de chance de ne pas se trouver seule à la maison. Il était de toute nécessité que M. Katezenelson tirât sur quelqu’un, car il était de mauvaise humeur.
Ce n'est pas un trait particulier à l'âme slave. Tous les humains qui sont de mauvaise humeur et qui tiennent un revolver obéissent à celte impulsion... Telle Mme Paulmier, qui, il y a quelques années, se présenta au bureau d'un journal pour tuer un journaliste qui l'avait insultée.. «Il n'est pas là », lui dit-on... « Ça ne fait rien », répondit-elle... Et elle tua un autre journaliste qui ne lui avait rien fait, mais qui se trouvait là.
Toute arme à feu, étant une possibilité, est une suggestion qui impose le besoin atavique de tuer, ou du moins de tirer.
Je me trouvais, dimanche dernier, dans un patelin où, de mémoire d'homme, on n'a jamais vu un perdreau, ni un lièvre, ni un lapin. Cependant, dès l'aube, les champs furent envahis par des escouades de chasseurs précédés de leurs brigadiers: (un brigadier, c'est un cabot de chasseurs). Toute la journée, ce fut une pétarade excessive et inexplicable. — Sur quoi tirent-ils ? demandai-je à un habitant du pays. — Sur des alouettes quand ils en voient. Et sur des moineaux quand il n'y a pas d’alouettes. Quand tous les moineaux seront exterminés, je suppose que les chasseurs tireront les uns sur les autres, plutôt que de ne point tirer. L'organe crée parfois la fonction. Les fusils et les canons sont organes de la guerre. La guerre est fonction des canons et des fusils. Aux massacres particuliers ou internationaux il y a deux causes : la mauvaise humeur et les armes à détente facile. Il est impossible de supprimer les causes de la mauvaise humeur. Pourquoi, la Société des Nations, au lieu de s'appliquer à cette tâche impossible, n'essaie-t-elle pas de supprimer les armes à feu ?

G. DE LA FOUCHARDIÈRE