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Le Matin 21 juillet 1923 (art. page quatre)


lutte contre la dénatalité clinique Chelles

J'ai reçu l'autre jour une lettre.

« Vous qui vous intéressez à l'enfance, il faut aller voir la Nativité de Chelles »

Et ma correspondante inconnue disait toute sa reconnaissance, pour l'œuvre qu'elle signalait et qui lui avait rendu les plus grands services.

Chelles est une petite localité de quelques huit mille âmes, à vingt kilomètres de Paris, sur la ligne de Château-Thierry. Rarement, plus près de la capitale, voit-on bourgade, aussi provinciale d'aspect avec pavés en fonds d'œufs, ruisseau médian savonneux, volailles encombrantes, le tout niché au creux le plus ensoleillé d'une colline s'étirant sur les contreforts de la vallée de la Marne.

C'est dans cette sympathique petite ville qu'exerce M. le Dr Albert Nast.

Le Dr Albert Nast est un homme de 40 ans, grand, d'une maigreur ascétique. Son visage glabre, aux pommettes saillantes, est animé par deux yeux bleus dont le regard intense est inoubliable. Il est venu à Chelles parce qu'il possédait un bien de famille une ferme attenante à un rendez-vous de chasse.

Un soir, on l'appelle auprès d'une pauvre femme d'ouvrier, mère de trois enfants, que plusieurs médecins déclarent perdue. Il aurait fallu pouvoir l'opérer. Or, dans nos campagnes, si les municipalités subventionnent des orphéons, elles ne songent pas encore à aménager un local pour la chirurgie d'urgence.

Le Dr Nast accomplit l'impossible. Il guérit la malheureuse. Peu après, vint chez lui un Américain, M. Carl Janssen, en villégiature à Chelles, qui lui dit : « Docteur, j'ai appris ce que vous avez fait, voici dix mille francs. Employez-les à votre gré ».

Le D‘ Albert Nast n'hésita pas. Avec cette somme, il se sentit capable de réaliser l'œuvre qu'il rêvait et dont la nécessité lui paraissait évidente. Il convoque des entrepreneurs, leur explique son but et les braves gens, enthousiasmés, s'engagent à travailler à prix coûtant, en accordant toutes facilités de payement.

Voici qu'on abat la bergerie pour en faire une terrasse ensoleillée ouvrant sur la campagne. A la place d'une volière, où l'on élevait des faisans, on construit des pavillons, la cour est transformée en jardin. Du dehors, la « Nativité » est une construction plus propre, mais semblable à la majorité des fermes de Brie. Une grande porte charretière offre sa voûte au milieu des grands murs crépis à la chaux où s'ouvre, toute petite, l'unique fenêtre du logis du garde.

Les pavillons sont aménagés simplement. Pas de luxe, mais une rigoureuse propreté. Un sol cimenté, lavable, des murs passés à la chaux, des fenêtres qui invitent le soleil à entrer. Des détails de peinture judicieusement appliqués égaient ce temple rustique élevé à la maternité. Ici la salle de bains, là une chambre d'isolement ; cette autre pièce peut servir aux interventions chirurgicales.

Comment cet homme a fait : Le Dr Nast recueillit d'abord plus de railleries que de compliments. Il avait assumé seul la responsabilité de ces travaux. Il n'était pas riche. Mais sans se rebuter, il suivit son idée.

Un jour, les ouvriers de Chelles, les pauvres gens qui, faute de logement, vivent dans des caves et des greniers, les femmes du lavoir, les commerçants, comprirent que le docteur travaillait pour eux.

Et alors, M. Grosse, imprimeur, libraire et dépositaire du Matin, qui vend plus de livraisons à cinq sous que de romans coûteux, réunit un comité. Bien différent, ce comité, de ceux qu’on est accoutumé à voir à la tête des Œuvres de l'enfance, pas de membres de l'Institut ni de professeurs agrégés, mais un plâtrier, un cultivateur, un imprimeur, un entrepreneur.

M. Grosse, avec son comité, s'offrit au Dr Nast pour lui procurer l'argent nécessaire à la viabilité de l'œuvre nouvelle, au moyen de fêtes, de concerts, et toutes les petites bourses de Chelles tinrent à participer à l'œuvre.

La Nativité est prévue pour recevoir soixante femmes par an. Or, il faut compter 33 francs par jour, tous frais compris, pour soigner convenablement une maman qui veut avoir un enfant.

On a dépensé 25.000, francs de construction ; environ 5.000 francs pour l'électricité, la plomberie, autant pour la peinture; 6.000 francs pour le chauffage par radiateurs.

Il a fallu acheter la literie. Quelques personnes ont donné des draps, un marchand de bois, M. Boutelot, a prêté 5.000 francs sans intérêt ni délai de remboursement. Évidemment, la Nativité est encore endettée, mais elle reçoit tant d'encouragements qu'elle s'en tirera. Le maire, M. Caillou, divers bienfaiteurs, M. le sénateur Menier s'intéressent maintenant à l'œuvre.

Pourquoi cette œuvre ?

Le Dr Nast est venu tard à la médecine. Il était d'abord docteur en droit quand, à la suite d'un deuil cruel, il jura de se consacrer aux malades et entreprit ses études.

La décroissance de la natalité en France était un problème qui l'angoissait. Il comprit que, parmi les remèdes à apporter, le premier devoir était d'entourer de soins affectueux toutes les femmes prêtes à accomplir la mission la plus sacrée.

Ce mystère qui devrait donner de la joie puisqu'il crée de la vie, est trop souvent une cause de désespoir pour la femme qui le subit et bientôt le redoute.

Le Dr Nast voulut que la naissance d'un enfant pût avoir lieu avec toute la dignité qu'elle comporte et toutes les garanties médico-chirurgicales de la science moderne.

Relié par téléphone directement avec Paris, il s'assura du concours fidèle et désintéressé de maîtres et d'amis médecins des hôpitaux de Paris. En cas d'urgence, il a prévu le secours magistral qui sauvera la vie d’une malheureuse en danger. La Nativité se complète de tout un service de consultations par des spécialistes.

Voici l'asile cordial où les femmes peuvent devenir mères dans les conditions les meilleures. On les reçoit sans formalités. Payent celles qui peuvent.

Le personnel soignant se compose du D Albert Nast qui vit à côté de ses malades. Il est aidé par Mme Nast, dont le dévouement est inlassable. Musicienne et auteur de talent, Mme Nast est toujours prête à veiller les malades et à les encourager. La jeune femme d'un gendarme, désolée de n'avoir pas d'enfants, offre son temps et son travail pour la réussite de la Nativité. Il n'est pas de meilleure infirmière bénévole. La vieille nourrice du docteur aide également, de tout son cœur.

N'est-ce pas admirable ce concours de tous vers le plus beau des devoirs, l'œuvre la plus utile : la naissance des enfants ?

Il faut faire connaître la Nativité, car ce que Chelles a réalisé, sans rien demander à personne, d'autres communes de France doivent y réussir. Pas besoin de concours officiels ni de gros capitaux, il faut seulement du cœur et de l'intelligence.

La France n'est pas riche, et pour causes, mais les braves cœurs ne manquent pas. D'ici à quelques années, j'en suis sûr, nous verrons beaucoup de « Nativités » sur tout notre territoire. Et ce jour-là, un grand pas sera fait vers une France meilleure et mieux peuplée.

Docteur Pierre-Louis Rehm