Nouvelles des ports

aquarelle marine - marine watercolor

Rafiots et compagnies

aquarelle marine cargo au mouillage - marine watercolor cargo ship at anchor

Nouvelles des escales

aquarelle marine - marine watercolor


 AUX SAINTES-MARIES-DE-LA-MER
La veillée de sainte Sara
(de notre envoyé spécial)

Saintes-Maries-de-la-Mer, 25 mai.

La journée d'hier se terminait par la procession des châsses, leur ouverture solennelle et l'adoration des saintes reliques qu'elles renferment. Les ossements sacrés — ceux de sainte Marie-Saloimé enveloppés de soie rose et ceux de sainte Marie-Jacobé dans une soie bleue — ont été reconnus, puis les châsses ont été reconduites en grande pompe dans le sanctuaire, où elles sont closes et de nouveau scellées pour cent années.

Et voici maintenant la nuit de sainte Sara, la nuit gitane. Etonnante veillée que cette veillée dans la crypte de l’église où sont conservés, dans un coffre de bois qui de partout se désagrège et semble prêt à tomber en poudre, les restes de la patronne de ce peuple errant et fidèie à ses traditions, qui ne manque point, tous les 25 mai, d'accourir par toutes les routes du monde pour passer une nuit en prières. La crypte arrondie est étroite et, basse. Elle est creusée sous le chœur même de l’église, et l'on y accède directement de la nef en descendant quelques degrés. Des cierges brûlent sur des plateaux et des candelabres éclairant un entassement incroyable d'hommes, de femmes et d'enfants.

Des gitans veillent, assis sur les marches d'accès : pour une nuit, cette crypte est devenue leur royaume ; nul n'y pénètre depuis minuit jusqu'au matin et, pour dire la première messe de 3 heures, le prêtre doit enjamber les corps entassés qui encombrent les marches de l'autel, au pauvre aspect.

Tout le long des murs bas, des enfants à moitié nus, vêtus d'oripeaux délavés par la pluie de tous les ciels et souillés de la poussière de tous les chemins, se vautrent sur des lambeaux de couvertures ou d'édredons de toutes couleurs, et, leurs mères àcôté d'eux, s'endorment.

Nul chant, nulle prière. Les heures s'écoulent dans un silence épais, Quelles litanies montent du cœur de ces gitans qui gardent, au fond de leurs yeux bruns, comme une flamme des mystères paiens et qui murmurent parfois des fragments de chanson ou des formules de sortilège en leur vieille langue, que certains d’entre eux ne comprennent déjà plus, mais qu'ils répètent en leur attribuant on ne sait quelle puissance incantatoire ?
Cependant, au-dessus d'eux, dans la nef où sont exposées les châsses des Maries, les offices se succèdent et l’on veille également dans un désordre confus. Il y a tant de monde, et la nuit est longue. On mange et on boit ; on s'installe où l’on peut, sur les bancs, Sur les chaises, voire dans les confessionnaux. Il y a là comme un retour aux agapes d'autrefois, et la foi vive des Provençaux, qui se plaisent ainsi à traiter Dieu avec une piété extériorisée en gestes familiers, prend là une valeur émouvante.

Ainsi passe la nuit mystique, cependant que, dans la petite ville, les allées et venues sont aussi nombreuses que pendant le jour ; que l'on chante aux estaminets, que l’on dit la bonne aventure, que l'on danse. Et le jour se lève, couvert de nuages bas que pousse un vent tiède. Des ondées tombent, mais on ne s'occupe pas de la pluie. 

Les pèlerins sont si nombreux que, pendant la grand'messe célébrée dans l'église, on en dit une autre sur un autel de fortune, abrité par une bâche, sur la place noircie de foule. Et un sermon en provençal fait chanter les syllabes au grand air.

La Bénédiction des Flots

De l'église et de la place, les pèlerins confluent ensuite vers le rivage de la mer, pour la bénédiction des eaux. C'est bientôt une immense assemblée, que fouettent l’averse et le vent, tâchée de couleurs par les groupes des gitans aux habits violents. La pluie redouble. Qu'importe ! Les parapluies s'ouvrent, mais personne ne s'en va, Un vicaire, au visage romain, est debout sur un rocher. Il entonne un cantique, bat la mesure, et les voix s'élèvent en rafales à 

Provençau e catouli,
Nosto fe, nosto fe n’a pas fali

Mais voici les bannières de la procession, puis les images des saintes taillées dans le bois, assises dans üne petite nef blanche et dont les visages sourient. Avec la crosse et la mitre, l'archevêque d'Aix les précède. On les porte sur les flots, et c’est d'une barque amarrée que Mgr Rivière, ayant près de lui les saintes, bénit la mer grise.

Le ressac fait osciller les statues sacrées, mais Salomé et Jacobé ont connu de plus dures tempêtes avant que d'aborder à cette grève, et leur sourire ne s’efface point,

J.-N. FAURE-BIGUET.