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L'Oeuvre 11 juillet 1923 (art. page une)


L'AFFAIRE JUDET COMMENCE

Après son acquittement M. Judet nous dit ses projets d'avenir.

J'ai rencontré aujourd'hui Ernest Judet dans le bureau de son hôtel qui est son bureau provisoire. Je l'ai trouvés en veston bleu et chapeau vert-— un chapeau qui vient de Suisse — alerte et affairé, pas gai, mais plein d'une allégresse intérieure. Après les compliments, je lui pose, in abrupto, la question.

— Vous avez-dit :« L'affaire Judet commence ! » Qu’ entendez- vous par là. M. Judet fonce. Son grand corps étendu sur le fauteuil, l'œil myope et bleu, le teint coloré, les cheveux argentés et drus, il parle abondamment, âprement. Cela veut dire, tout simplement qu’il y a un système de police et de justice, dans un pays libre et civilisé, qui ne doit plus exister. Instrument de force aux mains d'un pouvoir arbitraire, il eut sans doute sa raison d'être pendant la guerre mais il ne l’a plus. Il faut rompre définitivement avec ce système qui constitue une tyrannie inacceptable. L’affaire Judet !... je ne suis rien là-dedans qu'un exemple. Le fait que j'ai réussi à échapper doit simplement ouvrir les yeux sur le mal.


Fatalement, M. Judet revit une douloureuse aventure — qui fut, voici vingt ans, celle d'un autre accusé également innocenté le capitaine Dreyfus.

— On n'imagine pas la quantité de choses malfaisantes qui ont été dirigées contre moi. Il était entendu qu'on voulait« avoir ma peau ». C'est le mot. alors, on a donné carte blanche à des gens qui, parce qu'ils se savaient irresponsables, ont fait ce qu'ils ont voulu. Tout un système d’hostilité a été bâti contre moi. Facile, n'est-ce. pas, en lançant de: documents qui font foi et prennent aussitôt l'air d'être irréfutables. Pendant 4 ans, tout ce qui:a été dit « contre moi » fut sacré, comme si l'esprit critique n’était là une des. bases de la justice... Tout contre moi, rien pour moi.
Dès la première heure, ma résolution était prise de rentrer en France. Mais rentrer pour s'offrir sans défense à la batterie des mitrailleuses ! Je suis resté en Suisse. Il me fallait de l’espace et du temps pour m'essayer à la lutte. J’ai «commencé par le commencement, en m’attaquant aux artisans de la calomnie
Mais ce que j'ai subi, là-bas : enquêtes répétées et irrégulières! Les gens de police, les mouchards que l’on m'a envoyés ! Et si l’on ne m'avait envoyé que des mouchards !
J'ai reçu, au même titre, alors que je pensais avoir affaire, à un ami, un homme qui appartient, hélas à notre profession, doucereux et brillant, et qui s'essaya à persuader ma femme de me faire rentrer en France. J'ai connu ces procédés, ces opérations de bas étage jusqu'à l'écœurement : lettres volées —, certaines, adressées à ma femme, n'étaient pas datées, comme plusieurs des 500 lettres que je lui adressai au cours de » notre union, et elles m ‘attirèrent ces mots d'un juge d'instruction: : — Ne pas mettre de date, est une preuve de mauvaise conscience.
Lettres volées, dis-je,-enquête cambriolages, toutes ces manœuvres qui aboutirent à constituer un dossier de 9.000 pièces ! « Ne pensez-vous pas que cela a assez duré ? Je n'estime pas suffisant le fait d'en avoir triomphé. Supposez que je sois tombé malade. A. mon âge cela est possible. J'étais écrasé, déshonoré — Qu'allez-vous donc entreprendre ?
— Publier. d'abord, là plaidoirie de Me Léouzon le Duc. Ce sera le point de départ. Nous aviserons ensuite.
— Mais encore?.
— Je vais me remettre au travail. J'en ai la plus grande envie. Je souhaite seulement que mes forces ne me trahissent pas. Je ne veux pas abandonner l'étude de politique extérieure.
— Vous allez refaire du journalisme?
— Je pense. Mais je n'ai pas de journal, c'est un fait. Et j'ai besoin d'un moyen d'expression. Si des journaux se prêtent à mes idées, que celles-ci n'aille pas à l'encontre des leurs et que je garde mon indépendance, j'y collaborerai volontiers,
— Vos idées ?
— L'essentiel de mes idées ne bouge pas. Mais-il y à des modalités d'évolution. Au surplus, cela vise bien plus les personnes que les idées elles-mêmes.
—Demeurerez-vous à Paris ?...
— J'irai quand il me plaira, quand j'aurai à fournir un travail de longue haleine, dans mon petit coin, en Suisse. J’ai mon installation. La Suisse, pour moi, ce n'est pas l'étranger. J'aime ses paysages reposants. Maintenant, j'ai hâte. de repartir pour prendre des vacances. Mais j'aurai également, mon coin à Paris ! — Partirez-vous bientôt pour Ia Suisse
— Dans quelques jours, vers le 24 juillet. On me presse.
En effet, Mme Judet, souriante et heureuse, accompagnée de sa fille, me réclame son mari, qu'elle m'accuse d'accaparer. Mais M, Judet me rappelle.
— Je m'en vais en Suisse, me dit-il en riant, mais, sapristi, n'allez pas dire que je fuis

HENRI SIMONI

Judet après son acquittemment