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L'Écho de Paris 18 septembre 1923 (art. page une)


Alain Gerbault traversée de l'Atlantique en solitaire

SEUL, SUR L'OCÉAN...
l'extraordinaire prouesse de M. Alain GERBAULT Sportsman français.

C'est véritablement une victoire sportive que vient de remporter M. Alain Gerbault, en accomplissant la prouesse que l'on sait. Et on peut ajouter, avec une réconfortante fierté, qu'il est lui-même très représentatif du « sportif » français. Né à Laval, âgé de 28 ans, il est rompu depuis longtemps à tous les efforts. Le tennis, à vrai dire, lui valut ses meilleurs succès, puisqu'il représenta souvent la France aux concours internationaux et fut le partenaire de Mlle Lenglen, mais il avait été aussi, pendant la guerre, un brillant aviateur (7 citations à l’ordre de l'armée dans l'aviation de chasse) ; il avait été, auparavant, un fervent du shooping, de la natation et du yachting, bref, cet éclectisme l'avait peu à peu rendu apte à toutes les performances. ce dont il vient de donner une preuve remarquable.
Comment Gerbault conçut son téméraire projet (De notre correspondant particulier)
Nice, 17 septembre. — C’est dans les derniers jours d'avril, qu'Alain Gerbault, joueur de tennis remarquable, qui venait de remporter de brillants succès sur les courts de la Côte-d'Azur, partit de Cannes avec son petit cotre Le Firecrest. Quelques amis peu nombreux étaient au courant de l'audacieux projet. Ils avaient, mais en vain, essayé de l'en dissuader. Un de nos confrères de l'Eclaireur de Nice, qui avait été reçu quelques jours auparavant par Gerbault à bord de son bateau, où il vivait d'un bout à l’autre de l'année, raconte ainsi sa visite.
Par une étroite ouverture, difficilement je m'avance dans la cale où Gerbault a pénétré si aisément. Nous voilà dans le salon, si l'on peut dire. On touche de la tête le plafond et à peine peut-on se mettre les bras en croix. En avant, une minuscule cuisine épousant la forme du bateau ; de l’autre côté de l'arrière, la chambre à coûcher dont le lit est transformé pour la circonstance en banquette.
— Excusez le désordre, me dit Gerbault. Le peu de temps dont je dispose en dehors du tennis je l’emploie à mettre en état mon bateau, car je dois effectuer un très “grand voyage» ; Je demandai des précisions. C'est alors que le champion de tennis, tout en mettant en place un livre de la mer sorti de la bibliothèque, me confie son projet effarant ; — J'ai l'intention, me dit-il, si tout va pour le mieux, de me rendre bientôt à Gibraltar tout seul à bord du Firecrest et, de là, après les approvisionnements sérieux et un aménagement complet de mon bateau, me lancer sans aide à travers l'Océan et gagner les côtes d'Amérique. L'exploit est réalisable. Des embarcations de faible tonnage l'ont déjà effectué. Mais personne n'a osé s’aventurer tout seul. J'ai confiance en moi et dans mon bateau. J'ai fait plusieurs fois la traversée de l'Angleterre à la Côte d'Azur, et ces voyages ne furent pas exempts d'incidents, notamment lorsque j'essuyai une tempête terrible qui me retint de longs jours en pleine mer, dans le golfe de Gascogne. La traversée de l'Atlantique sera plus longue, mais pas plus dangereuse. Si je réussis, n’aurais-je pas donné au monde une preuve nouvelle du sang-froid et de l'endurance des Français ?
CE QUE FUT LE VOYAGE
Une épreuve d'endurance, surtout ! Cent quarante-deux jours de solitude, dont un bon tiers se passa en lutte incessante avec la mer... Le yacht que montait le champion d'un nouveau genre est un petit bâtiment de 10 tonneaux, assez ancien, construit en Angleterre et gréé en cotre. Cette voilure, (une grande voile en trapèze et deux focs) est celle qui permet les manœuvres les plus simples. La grande difficulté pour le navigateur fut d’assécher son esquif, que l’eau, à la suite des gros grains qu'il rencontra, avait envahi à plusieurs reprises. Voici d’ailleurs un résumé du livre de bord : Voyage facile jusqu'à Gibraltar, où fut complété l'approvisionnement ; mais, dès l'Atlantique atteint, un rude coup de vent emporte une voile de soutient et déchire la grande voile. Gerbault répare ce malheur tant bien que mal et parcourt alors paisiblement plus de deux mille kilomètres, employant son temps à pêcher, à lire et à traduire Kipling. Puis trois violentes tempêtes l'assaillent coup sur coup. L'arrimage se détache et brise, dans la coque, la pompe à eau ce qui provoque l'inondation du salon-cabine où vit le navigateur parmi ses provisions. Il faut s'occuper activement à enlever l’eau sait avec un seau, laissant le navire voguer à l'aventure. Gerbault s'y emploie, mais, trempé d’eau, n’ayant point de répit pour se sécher et se changer, il prend froid et bientôt la fièvre le dévore. Gerbault s’évanouit. En vain lutte-t-il contre ce mal tout nouveau. Au moment où, ayant encore une fois réparé un accroc à la grande voile, il retourne vers sa cabine pour en extraire l’eau envahissante, il trébuche dans l'escalier raide et tombe évanoui.… Deux jours plus tard, il revient à lui. Il est plus faible que jamais et sa situation semble désespérée, car l'embarcation, gonflée d’eau, enfonce dans le flot jusqu'au bord. Par bonheur, le beau temps est revenu. Gerbault trouve cependant le courage de remettre le petit yacht à flot, en le vidant avec son seau. Mais voici de nouvelles épreuves, et les plus terribles : vingt-six jour de tempête consécutifs qui ne permettent ni trêve ni sommeil. Enfin, voici du secours : un vapeur grec le Byron aperçoit l'esquif en détresse et s'approche. Gerbault refuse d'abandonner la partie, de se laisser remorquer. Il n'accepte que des provisions, quelques médicament pour se soigner. Et il repart seul, pour continuer sa lutte avec l'immensité. Une autre rencontre encore, alors qu'il n'est plus très loin du but : c'est l'Henrietta, vapeur espagnol qui lui donne de la viande et des fruits. Une semaine après, il aperçoit enfin la terre : voilà près de cinq mois qu'il était parti.
Et il parle de recommencer :
Alain Gerbault est à l'heure actuelle à New-York, où son premier soin, en arrivant, fut de demander un bain et des vêtements de rechange. Il se montre très satisfait du succès de son entreprise et ne parle de rien moins que de faire ainsi le tour du monde. Je veux, a-t-il déclaré, effectuer bientôt une croisière de trois ans. Remarquons que le courageux Français ne vient pas de battre un record : il vient d'en créer un, et le seul précédent qu’on puisse trouver en la matière est celui du capitaine Drake, qui passa d'Europe en Amérique dans un bateau de 10 mètres mixte, c’est-à-dire à voile et à vapeur. Mais Gerbault est le seul qui, avec un simple voilier, ait tenu la mer aussi longtemps, étant seul. Et cette performance, dont certains pourraient discuter la valeur pratique, est un admirable témoignage de l'esprit d’audace, d'endurance, de sang-froid, bref des qualités sportives de notre race.