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Depuis plus d'un an, Lenine était atteint d'artério-sclérose. Et comme il ne pouvait plus exercer ses fonctions de président du Conseil des commissaires du peuple, trois vice-présidents le suppléaient à tour de rôle.
QUI VA LUI SUCCÉDER AU POUVOIR ?
Moscou, 22 janvier. : Le 21 janvier, à 18 h. 50, Vladimir Ilitch Oulianof Lenine est mort à Gorki, près Moscou. Le bulletin médical dit : « Le 21 janvier, une aggravation subite s'est produite dans l'état de santé de Lenine, A 17 h. 30, la respiration est devenue irrégulière. Lenine a perdu connaissance. Les convulsions ont commencé. A 8 h. 50, Lenine mourut à la suite d'une paralysie des centres respiratoires. » L'autopsie du corps a été pratiquée aujourd'hui à 2 heures de l'après-midi. Le bulletin de décès est signé des professeurs Ferster, Abukosov, Bunak, Geftie des docteurs Rosanov, Elistratov, Obukh, Weissbrot et du commissaire à la santé publique, Semachko. Le corps de Lenine sera transporté de Gorki à Moscou demain et sera déposé jusqu'au jour des funérailles, qui auront lieu samedi dans la Maison des soviets, L'accès à sa tombe sera ouvert à toute la population. La première annonce de la mort de celui qui a été l'inspirateur de la révolution russe fut faite ce matin, à 11 heures, devant les délégués au congrès de la Fédération des républiques soviétiques qui célébrait l'anniversaire de la révolution qui éclata à Petrograd en 1905. Un orchestre jouait quand Kameneff, Zinovieff et Kalinine, qui pleuraient tous trois firent leur apparition sur l'estrade. A peine Kalinine avait-il annoncé la funèbre nouvelle que des cris de douleur se firent entendre. Des femmes s'évanouirent et la confusion ne prit fin que quand l'orchestre joua la Marche funèbre de Chopin. Kalinine proposa alors qu'à l'avenir le 21 janvier de chaque année soit considéré comme jour de deuil national.
Un communiqué officiel
Un communiqué officiel déclare que le gouvernement des soviets persévèrera dans la tâche qu'il s'est tracée et ajoute : « Le congrès panrusse des soviets, réuni actuellement à Moscou, ainsi que le congrès des soviets de l'U. R. S. S., qui doit se réunir ces jours-ci, prendront toutes les décisions nécessaires pour assurer la continuité du travail du gouvernement des soviets ».
LA VIE DU DICTATEUR
Lenine est mort. De son vrai nom, Vladimir Ilitch Oulianof, il naquit à Simbirsk, sur le Volga, le 10 avril 1870. Sa famille était de petite noblesse terrienne. Son frère aîné, Alexandre Oulianof, pour avoir pris part au mouvement révolutionnaire qui, depuis 1860, se développait en Russie, fut pendu en 1887. Lenine se fit inscrire, à dix-huit ans, à la Faculté de droit de l'Université de Kazan, Dès cette époque, il adhère, suivant l'exemple de son frère, au parti révolutionnaire. A peine entré à l'université, il en est exclu comme propagandiste d'idées subversives. A vingt-deux ans, il passe toutefois ses examens de droit et exerce pendant quelques jours la profession d'avocat. Mais il s'en détourne immédiatement pour se consacrer uniquement à la politique révolutionnaire. Déjà, il croit à sa mission et il se voue entièrement à son apostolat. Lenine a lu les ouvrages de Karl Marx el il est tout acquis à la doctrine collectiviste. Pour lui, l'installation d'un régime constitutionnel ou d'une république bourgeoise ne représente pas un progrès: il veut la transformation immédiate de la société russe, encore presqué féodale, en société collectiviste et il exige que la classe ouvrière prenne tout de suite la direction de l'Etat. Il fonde l'« Iskra », groupe d'ouvriers qui prend une part active aux premières grèves de Petrograd. Il s'agite, avec quelques adeptes, dans les milieux ouvriers, exposant la doctrine marxiste. Il entre en lutte contre le vieux parti révolutionnaire et bientôt contre les socialistes révolutionnaires, qu'il qualifie déjà d'opportunistes et d'endormeurs.
Le programme bolchevik
Au menchevisme de ces derniers, il oppose son bolchevisme, à leur programme de revendications restreintes, son programme de revendication totale. Poursuivi par le gouvernement tsariste, il est envoyé en Sibérie, puis en exil. Mais, de là, il dirige le mouvement extrémiste en Russie. Il a des adeptes. Il a un journal qui porte le même titre que la première association qu'il fonda, l'Iskra, c'est-à-dire l'Etincelle. De tous les centres ouvriers russes des groupes correspondent avec lui. C'est sa femme, Nadiejda Constantinovna, qui leur répond. Elle est secrétaire de l'Iskra et secrétaire du comité d'organisation. Lenine se sépare des chefs les plus vénérés du socialisme russe, qu'il trouve trop modérés, Plekhanof et Markof. A son avis, ce sont des demi-bourgeois, des traitres. « Je resterai seul, écrit-il, mais je lèverai haut le drapeau du marxisme révolutionnaire. » Dans son exil, il travaille quinze heures par jour, lit énormément, écrit des livres de propagande et de doctrine.
En 1905 a lieu le premier congrès du parti bolchevik. Lenine y déclare qu'il ne s'arrêtera pas dans les chemins de la république bourgeoise. La même année, conséquence de la guerre russo-japonaise, éclate la première révolution russe à Petrograd et à Moscou. Ce sont les socialistes révolutionnaires, les mencheviks, qui dominent. Mais Lenine est satisfait ce sont les méthodes bolcheviks qui ont triomphé à Moscou. Les ouvriers ont combattu le gouvernement avec des fusils et non plus avec des paroles. Et, tandis que Plekhanof regrette le sang inutilement versé, Lenine pense que ce premier essai sera suivi d'autres tentatives qui réussiront peut-être.
Lenine à Paris
En 1907 et 1908, il rédige à Paris des journaux révolutionnaires. Il vit pauvrement.
L'IMMEUBLE QU'HABITAIT LENINE A PARIS, 4, RUE MARIE-ROSE, LA CROIX INDIQUE LA FENÊTRE DE SA CHAMBRE
Il passe ses journées à la Bibliothèque nationale, lisant toujours une quantité incroyable de livres. En 1910, des journaux bolcheviks paraissent librement à Petrograd et il y a à la Douma un petit groupe de députés qui sont ses disciples et qui viennent le consulter à l'étranger. Il leur enseigne le mépris du parlementarisme et leur inculque la foi en la révolte à main armée.
En 1912, il s'installe à Cracovie pour diriger, de plus près le mouvement extrémiste russe et la lutte contre les socialistes révolutionnaires. La Grande Guerre survient. Lenine trace aussitôt le programme de son parti : transformer la guerre nationale en guerre civile. Il vit en Suisse, à Berne, puis à Zurich. Il s'engage par écrit à ne pas faire de propagande dans les milieux ouvriers suisses pour ne pas être expulsé. Il habite un logis modeste, chez un cordonnier, sous les toits. A la conférence de Zimmerwald, c'est lui le champion de la gauche de l'Internationale.
La révolution russe et l'avènement du bolchevisme
En février 1917 éclate la révolution russe le prince Lwof, puis Kerensky, les cadets et les mencheviks dirigent les destinées de la Russie. Ce sont des libéraux, des socialistes, mais des patriotes qui voudraient rester fidèles aux Alliés, encore qu'ils ne sachent pas lutter contre le désordre et l'anarchie, qui sévissaient déjà avant la chute du tsarisme et qui maintenant règnent dans tout le pays et commencent à corrompre l'armée du front. L'état-major allemand, si admirahlement renseigné sur toutes les tendances politiques des pays adverses et sur les hommes qui les représentent, comprend tout le parti qu'il peut tirer de l'anarchie russe et du retour de Lenine qui l'aggravera sans nul doute. Lenine et son ami Trotsky sont autorisés à traverser l'Allemagne pour se rendre en Russie. Leur wagon, a-t-on dit, était plombé. Arrivé à Petrograd, Lenine n'a pas une hésitation. Il réunit ses partisans et prépare une nouvelle révolution, destinée à renverser Kerensky, à installer la dictature du prolétariat: la sienne. Il utilise le désordre, la faiblesse et l'irrésolution de Kerensky. Les bolcheviks s'attaquent à l'armée du front, qui résiste encore. En juillet 1917, des émeutes se produisent à Petrograd. Lenine, recherché par la police, et qui s'est réfugié à la frontière finlandaise, juge que le moment d'agir n'est pas encore venu. L'armée du front n'est pas encore assez désorganisée. Il faut intensifier la propagande. La lutte entre Kerensky et le général Kornilof est comme le prélude nécessaire à son intervention. En combattant Kornilof, Kerensky a supprimé la dernière chance de restaurer l'ordre. Lenine vient s'installer à Petrograd, malgré la police. Son journal prêche l'insurrection immédiate. Elle se déchaîne en octobre, à son signal, et elle triomphe rapidement. Lenine, auparavant, a élaboré minutieusement le plan des mesures pratiques à adopter dès la proclamation de la dictature du prolétariat.. On sait le reste: Brest-Litowsk, la paix avec les Allemands que la volonté de fer de Lenine sut imposer même à ceux de ses amis à qui répugnait cette politique puis la répression de la contre-révolution menchevik, la terreur, les tribunaux de la Tcheka, la guerre contre Koltchak, Denikine et Wrangel, l'organisation de l'Etat marxiste, les réquisitions et les perquisitions, les arrestations en masse, les exécutions, les mesures économiques, ia suppression du commerce, la nationalisation de tous les moyens de production, la répartition du ravitaillement par l'Etat, la propagande à l'extérieur, la guerre contre la Pologne, la misère en Russie : toute a politique de l'Etat bolchevik dont Lenine fut l'âme. Au début de 1921, devant la difficulté qu'il éprouvait à faire renaître la prospérité en Russie, Lenine n'hésitait pas à faire machine en arrière, à rétablir le commerce et à rendre une partie des usines à leurs anciens propriétaires. C'était la nouvelle politique économique dont l'expérience se poursuit encore. La «nouvelle politique» Lenine avait toujours voulu léviter le stade de la démocratie « petite bourgeoise » et appliquer immédiatement le régime collectiviste de Karl Marx, improprement appelé «communisme» par les adhérents de la III Internationale. C'est ce qu'il tenta de faire dès qu'il fut le maitre de la Russie.
Mais les classes paysannes, qui forment 90 0/0 de la population russe, restèrent en dehors de l'action bolchevik. Elles se rallièrent bien à Lenine, mais c'est parce qu'il leur assurait la possession de la terre que Kerensky n'avait pas osé leur octroyer.
Mercredi 23 janvier 1924
LA MORT DE LENINE
Or. les paysans souffraient de la crise économique, de la suppression du commerce et de la ruine de l'industrie. Lenine comprit qu'il ne pouvait les négliger. C'est surtout pour leur inspirer confiance et renouveler l'alliance contractée avec eux en 1917, qu'il inaugura sa « nouvelle politique ». Le 12 mars 1921, par une déclaration faite au dixième congrès du parti communiste, au moment même où les troupes rouges écrasaient la révolte des marins de Cronstadt, dont « le mécontentement, disait un chef bolchevik à M. André Mo- rizet, était celui du paysan lui-même. » Lenine, pour leur complaire, rétablissait donc la liberté du commerce et tentait un essai de reconstitution de la grande industrie avec l'aide des techniciens bourgeois et du capitalisme étranger. Heureusement, disait-il au dixième congrès, ce capitalisme auquel nous lâchons bride, c'est un capitalisme d’État qui sera contrôlé par le pouvoir prolétarien.
La «nouvelle politique» de Lenine pourrait donc se résumer ainsi : maintien du système « petit bourgeois » dans les campagnes, création d'une grande industrie où l'Etat collaborerait avec le capitalisme, renaissance du commerce et, par conséquent, d'une bourgeoisie urbaine, le tout contrôlé par un Etat tout-puissant, demeurant aux mains des soviets.
Système transitoire
Dans la pensée du leader bolchevik, ce système était transitoire et devait amener, dans un temps plus ou moins éloigné, une situation propice à l'application définitive et intégrale du régime marxiste. La maladie est venue le terrasser au moment où il commençait cette expérience. Plusieurs fois, depuis qu'en 1918 une socialiste révolutionnaire avait blessé grièvement Lenine d'un coup de revolver la balle ne put être extraite la mort du dictateur bolchevik avait été annoncée à tort. La nouvelle, cette fois, est exacte. Il y avait d'ailleurs déjà de longs mois que la maladie tenait Lenine éloigné des affaires.
sociale.
Néanmoins, son prestige était tel qu'il restait la garantie la plus sûre du régime bolchevik et de la nouvelle politique économique. La tâche qui incombe à ses disciples est. des plus lourdes. Il aimait comparer la révolution russe à une locomotive lancée à toute vitesse et dont il disait avec fierté qu'il était le mécanicien vigoureux et sûr. La lutte pour le pouvoir va se dessiner maintenant entre ses disciples les plus intimes, qui s'efforceront de suivre prudemment son exemple et de poursuivre une politique assagie par la leçon de l'expérience, et les extrémistes, qui ont aidé au triomphe de la doctrine et qui n'admettent pas que l'on change de méthode.
G. MORESTHE.
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