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La garde d’Hugo
Victor Hugo s'éteignit, après une longue agonie, le vendredi 22 mai 1885, à une heure 27 de l'après-midi. Aussitôt une main amie s'’approcha du cartel Louis XVI posé sur la cheminée, et l’arrêta. Trois jours avant, en luttant contre la mort, le Poète avait prononcé son dernier vers :
« C'est ici le combat du jour et de la nuit ! »
Les journaux du temps sont pleins du récit de ses étonnantes funérailles. Les poètes de ma génération y ont joué un rôle modeste, si l'on veut, mais bien caractéristique de l'admiration qu'ils vouaient au Maitre. Sur l'initiative de Catulle Mendès, on décida qu'au moment de la levée du corps, quatorze poètes français, choisis parmi les amis et disciples de Victor Hugo, escorteraient son cercueil, de la maison mortuaire à l'Arc de Triomphe de l'Etoile, et le veilleraient à tour de rôle. J'eus l'honneur d'être de ces poètes. Mon émotion s'attache encore à ces inoubliables journées. Dans la soirée du 30 mai, nous fümes convoqués à la mairie du XVI° arrondissement par Edouard Lockroy, assisté de son secrétaire particulier, le poète Georges Pavelle, aujourd'hui premier président de la Cour des comptes. Après une allocution du docteur Marmottan, on nous remit notre insigne — un brassard de crêpe, aux iniliales. V.H. en métal jaune et une carte de « commissaire des obsèques », signée du ministre de l’intérieur Allain-Targé.
I1 était tard. Le cercueil, aux premières heures du jour, devait quitter Ia maison désormais veuve d'un immortel esprit. En attendant, l’un de nous proposa de renouveler un usage antique : le repas des funérailles. Vers minuit, place Victor-Hugo, le restaurant du Coq nous ouvrit ses portes. Pendant quatre heures, sous la présidence d'Armand Silvestre, nous récitâmes des poèmes de notre Maître, en exaltant son œuvre géniale et sa vie. Nous nous souvenions aussi du toast que lui porta Emile Augier, au nom des Lettres françaises, dans le banquet solennel de 1882 " Au Père ".
A cinq heures, le dimanche 31 mai, nous étions devant le petit hôtel, disparu depuis longtemps, hélas ! Le double cercueil, en plomb et en chêne, avait été apporté la veille. À travers la foule qui nous entourait, on vit apparaitre l’affreux fourgon peint en vert, destiné « aux transports ». Nous protestâmes contre l'envoi d'un tel véhicule ; et l'on se demanda si nous ne porterions pas nous même notre " cher mort " jusqu'à l'Etoile. Le docteur Alix s’y opposa. « Poètes, dit-il, la famille vous a donné en garde le cercueil de votre Maitre. Nous allons le couvrir de fleurs ! ». On se mit à l'œuvre, et M. Pierre Lefèvre fut des plus actifs. On alla couper des branches dans le jardin de la princesse de Lusignan. Bientôt, le vilain fourgon disparut sous un amas de verdure et des brassées de fleurs.
Il était huit heures environ lorsque nous nous mimes en marche, escortant (à droite et à gauche) la voiture que suivirent Mme Lockroy, Georges et Jeanne Hugo. Lentement, recueillis, émus, nous montions l'avenue au milieu d'une haie de dix mille personnes. À gauche, vers la villa d'Eylau, un brave commerçant sortit de sa boutique, en tablier de travail, et salua le Poète d'un naïf adieu. Cet homme exprimait humblement la pensée des habitants de son quartier qui, tous, connaissaient Victor Hugo de vue.
Le cercueil déposé sous le pyramidal sarcophage, on se distribua les tours de garde, la veillée. Déjà, des milliers de Parisiens. envahissaient la vaste place.
Le lundi 1er juin, à dix heures, on procédait à la formation du cortège, et notre rôle de commissaires des obsèques commençait.
Dans son curieux roman des Déracinés, Maurice Barrès a consacré de magnifiques pages à l’'apothéose nocturne de Victor Hugo. « Il faut l'avoir vu, écrit-il, le cercueil soulevé dans la nuit noire, sombre lui-même à cette hauteur, tandis que les flammes vertes des lampadaires désolaient de lueurs blafardes le portique impérial, et se multipliaient aux cuirasses des cavaliers porteurs de torches qui maintenaient la foule. Les flots, par remous intenses, depuis la place de la Concorde, venaient battre sur les chevaux épouvantés, jusqu'à deux cents mètres du catafalque, et déliraient d’admiration d’avoir fait un Dieu. Des adorateurs furent écrasés au pied de l'idole. On savait qu'à ce cadavre, douze hommes jeunes avaient été donnés, poètes et fanatiques, pour l’honorer et le servir. Jean Aicard, Paul Arere, Victor d’Auriac, Emile Blémont, Rodolphe Darzens, Léon Dierx, Edmond Haraucourt, Jacques Madeleine, Tancrède Martel, Catulle Mendès, Albert Méral, Armand Silvestre veillèrent dans un vent terrible qui leur apportait Quasimodo, Hernani, Ruy Blas, les Burgraves, Mgr Myriel, Fantine et le cher Gavroche, et des millions de vers bruissants, et des mots surtout, des mots, des mots !... »
En réalilé, nous étions quatorze. Aux douze poètes nommés par Barrès — superbe et lyrique traducteur de nos sensations ! — il faut ajouter Jean Marras et Auguste Générès.
Une tribune drapée de noir était dressée devant le groupe représentant Napoléon couronné par la Gloire. Là, parlèrent Le Royer et Floquel, présidents du Sénat et de la Chambre ; René Goblet et Emile Augier, ce dernier au nom de l’Académie.
On tire une salve d'honneur, les tambours battent aux champs, la musique joue la Marche Funèbre de Chopin, puis la Marseillaise, et vers 11h 30 l’immense cortège commenc à dévaler. Une voix, celle d'Edouard Lockroy, nous crie : « Isolez Georges ! »
En effet, Georges Hugo, splendidement solitaire, conduira le deuil de son grand-père, derrière le corbillard des pauvres — le corbillard de Fantine, du colonel Pontmercy et de Jean Valjean.
A droite et à gauche du modeste char marchent six intimes. Je vois encore Paul Meurice, sa tête blanche. courbée, ses yeux humides de larmes. Après la famille, les amis, les commissaires, les personnages officiels et le monde des lettres, des arts et du théâtre, vient une foule qu'on peut évaluer, à près d’un million de personnes. Autant de Parisiens et d'étrangers regardent passer et se découvrent. À la Concorde, l’armée rend les honneurs. Les généraux, en grande tenue, saluent de l'épée pendant que la troupe porte les armes.
Au coin du quai d'Orsay et du boulevard Saint-Germain, il y eut, non pas un incident, mais comme un essai de protestation contre l’enthousiaste hommage que la France et Paris offraient au glorieux Poète. Quelques membres d'un cercle parurent à leur balcon, le chapeau sur la tête et affectant des airs d'indifférence pour l'admirable vision qui se déroulait sous leurs yeux. Un mépris silencieux fit justice de cet acte de mauvais.
A deux heures, on arriva devant le Panthéon, rendu « aux grands hommes » depuis quelques jours, par une loi spéciale. Leconte de Lisle, qui devait occuper le fauteuil d'Hugo à l’Académie, prononça son discours. Le défilé du cortège dura près de huit heures ; il ne prit fin qu'aux premières ombres de la nuit.
Le temps, toute la journée, fut lumineux. Le soleil sourit à Victor Hugo entrant dans l'immortalilé. Un étranger, fort bien vêtu, s'était assis sur une marche du Panthéon, avait ouvert une ombrelle, et comptait ainsi écouter les discours. Albert Mérat et moi nous le rappelâmes aux convenances. Il obéit aussitôt et s'excusa poliment « d’ignorer nos usages ».
A l'heure où j'écris ces rapides souvenirs, la mort a moissonné la moitié de la garde d'Hugo, ainsi qu'on nous a appelés. Aicard, Arène, Dierx, Marras, Mendès, Mérat, Silvestre nous ont quittés ; mais les sept survivants demeurent fidèles au culte de leur Maïtre et n’oublieront jamais ces épiques funérailles, les plus belles que Paris eût vues — mais combien plus intellectuelles ! — depuis celles de Gambetta.
Tancrède Martel
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