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Paris-Soir
dimanche 21 décembre 1924


Le nouvel apostolat du baron P. de Coubertin

Par Max MATHEY.

L'autre jour, à Marseille, devant un auditoire de deux mille personnes, après avoir résumé ses «Trente années de Néo-Olympisme», le baron Pierre de Coubertin a indiqué, à nouveau, qu'il comptait au printemps prochain abandonner la présidence du Comité International Olympique, véritable Société des Nations où siégeaient des représentants de 45 pays du monde.

Et le lendemain, à Aix-en-Provence, a été créée, sous ses auspices, une Société de l'Histoire Universelle dont l'axiome fondamental est que tout enseignement historique fragmentaire est rendu stérile par l'absence d'une connaissance préalable de l'ensemble des annales humaines.
Y avait-il corrélation entre les deux choses: la retraite du baron de Coubertin et la fondation de cette nouvelle Société ?... Il était intéressant de le savoir. M. de Coubertin se trouvant de passage à Paris où il a conversé avec le Président de la République et le président du Conseil ainsi qu'avec différentes autres personnalités, nous avons été le lui demander:

— Il y a rapport, en effet, nous a-t-il déclaré, mais la création de cette société n'est qu'un chapitre d'une œuvre plus vaste, œuvre de rénovation pédagogique, préparée depuis longtemps, maintenant bien au point dans mon esprit et dont j'entends m'employer à poser les assises,

— « Dès le début du XXe siècle environ, la culture a commencé à rétrograder à peu près partout. Cela est bien antérieur à l'avènement des nouveaux riches. Évidemment, la course à la fortune a contribué à accélérer le mouvement. On ne pense plus qu'à gagner de l'argent par tous les moyens et, dès lors, les connaissances désintéressées perdent leur empire sur l'opinion. Toutefois, le véritable motif de cette décadence, c'est l'impossibilité d'accorder désormais la matière de l'enseignement avec les méthodes en usage.

Ces méthodes sont synthétiques. Avec des ordres autonomes de connaissances: physique, chimie, latin, littérature, géographie... elles visaient à développer harmonieusement le cerveau de l'individu et à le munir d'une sorte de catalogue raisonné du monde et de la vie. Or, voici longtemps que la synthèse ne se réalise plus. Les éléments qui y participaient sont devenus bien trop complexes et nombreux. L'appareil est engorgé. Le produit qui en sort s'affirme par une incompréhension irrémédiable ou bien par un spécialisme outrancier. Inouï est le nombre des gens qui, de nos jours, savent énormément de choses et ne comprennent pas ce qu'ils savent. De là, les fabuleuses « gaffes» gouvernementales qui assaillent l'histoire politique de l'Europe depuis vingt-cinq ans ; de là, les innombrables groupements d'encensement mutuel qui entretiennent la médiocrité littéraire. Couverte par le prestige du sans-fil ou de l'auto-chenille, notre époque drape dans un orgueil comique sa pauvreté de conception et d'exécution, car, avec les forces dont elle disposait, elle aurait pu aboutir à mieux que l'organisation d'un naufrage. »

— Vous croyez donc à la Révolution prochaine et fatale ?... ai-je alors demandé. À M, de Coubertin,

— « Eh! je ne vois pas très bien comment on réussirait maintenant à empêcher l'accès du prolétariat au pouvoir. Par leur façon de l'exercer depuis vingt ans, les possédants me semblent avoir perdu la. partie. La responsabilité du capitalisme dans l'éclosion de la guerre et le sabotage de la paix ne peut plus être mise en doute... Mais que les travailleurs manuels accèdent au gouvernement ou que les possédants s'y maintiennent, il y a une révolution qui est également indispensable à accomplir dans les deux cas : la révolution pédagogique. Et c'est celle dont je m'occupe. »

— En quoi consistera-t-elle ?

Le Flambeau à sept branches.

—  « Nos conditions de vie aujourd'hui sont dominées par un certain nombre de notions essentielles qui doivent être placées dès le principe devant l'adolescent dont la conception première constitue le degré élémentaire et dont l'étude, de plus en plus fouillée, représente les degrés successifs de la culture. Donc, départ, le même pour tous, et nul changement d'itinéraire en cours de route, Ces notions sont celles du monde sidéral dont notre astre fait partie, de cet astre lui-même et des grandes lois physiques, chimiques, mécaniques qui le régissent, des labeurs accomplis par l'humanité durant les soixante siècles enregistrés qui sont derrière nous, de la production et de l'échange des richesses, du sentiment et de la recherche du beau, de l'aspiration à expliquer les mystères de la vie, enfin, de la constitution du corps humain et de la façon de l'entretenir et de l'utiliser. Il se trouve que ces notions astronomique, planétique, historique, économique, esthétique, philosophique, hygiénique... sont au nombre de sept... Ce sera le flambeau à sept branches; symbole d'une humanité bien éclairée ! En dehors de cela, deux «mécanismes»: les mathématiques et les langues anciennes et modernes. Voilà le cadastre, le plan général, mais vous concevez que je ne puisse le défendre ou l'expliquer en quelques mots...»

— Mais, pratiquement, comment procéderez-vous?

— « J'ai jadis demandé trente ans à Jules Simon pour "rebronzer la France par les Sports". Il n'est pas exagéré d'en demander dix pour que la propagande que je vais mettre en mouvement opère efficacement. Je n'ai ni le temps, ni les moyens de procéder à grands coups de réclame. Je crois à l'efficacité du martelage par répétition indéfinie et patiente... Cela n'a pas si mal réussi pour l'olympisme, n'est-ce pas ? »

Comme on le voit, c'est une vraie révolution dans le système éducatif des nations que veut faire le baron Pierre de Coubertin, avec cette différence, c'est qu'il a préparé tout un système de reconstruction, ne se contentant pas de démolir tout un édifice séculaire et de le laisser ainsi. Il veut édifier quelque chose de nouveau qui réponde aux aspirations humaines et aux besoins de notre vie intellectuelle et matérielle moderne.. Lorsque l'on se rend compte de ce que de baron de Coubertin est arrivé à réaliser en trente ans dans le domaine sportif, on peut s'attendre à lui voir faire de grandes choses dans le domaine pédagogique tel qu'il le comprend et dont il a brièvement exposé les grandes lignes pour les lecteurs de Paris-Soir.

Max MATHEY


Pierre de Coubertin


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