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Paris-Soir 04 décembre 1924


DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Scandales rétrospectifs

Jusqu'ici, on n'avait pas vu ces choses.
Qu'un homme politique fût convaincu d'avoir reçu de l'argent, touché des chèques ou dilapidé les deniers publics ou, encore, de s'être livré à des manœuvres d'accaparement et des coups de Bourse, c'était, ma foi, pain bénit. Le scandale explosait. Les adversaires, qui se taisaient prudemment sur les agissements de leurs amis, faisaient un potin de tous les diables, partaient en guerre, au nom de la Probité, de la Vertu, de l'Intérêt public. Encore une fois, c'était tant mieux pour l'opinion, éclairée sur certains dessous, et tant pis pour le maladroit qui se laissait pincer.

Mais, aujourd'hui, on va un peu fort. Il y a un proverbe selon lequel qui veut trop prouver ne prouve rien. Or, les amateurs de scandales s'ingénient à trop prouver. Pour mieux établir que leur ennemi est taré, ils ne se contentent plus de démarquer ses petites canailleries personnelles. Ils fouillent dans son ascendance. Ils interrogent ses ancêtres. Ils étalent ses secrets de famille. Et c'est une avalanche de révélations.

Un Tel? Mais vous ne savez pas qu'il a eu une belle-mère avorteuse, condamnée voici une vingtaine d'années ?

X...? Mais c'est le petit-fils d'un bagnard.

-Y. ? Ah ! mon pauvre monsieur. Son arrière-grand-père n'est-il pas le neveu d'un complice du fameux Chopard, du Courrier de Lyon ?

Et Z...? Celui-là est terrible. Il s'est marié avec une dame qui est la cousine par alliance d'un descendant de Fra Diavolo.

A l'aide de telles méthodes, il n'est plus beaucoup d'hommes politiques capables de résister. Nul ne peut affirmer, car on ne sait pas tout, qu'il n'a point dans sa famille directe ou ses alliés, quelque incendiaire, à moins que ce ne soit un affreux satyre ou un redoutable chef de pillards.

Qui me prouve, qui vous prouve que, vous ou moi, en remontant le courant de notre généalogie, ne rencontrions pas, dans la série de nos ancêtres, quelque lieutenant de Cartouche ou quelque émule de Pranzini ?

L’Écriture, certes, enseigne que les fautes des parents retombent sur les enfants à travers les générations. Mais elle nous apprend aussi la charité et nous suggère le pardon.
Il ne faudrait, tout de même, pas exagérer et faire payer à de pauvres diables, qui n'en peuvent mais, les crimes commis par des individus dont ils n'ont pas la moindre idée et, encore moins, la moindre souvenance.

A ce compte-là, nous serions tous responsables du meurtre d'Abel. Car, avec l'effroyable Cain, nous descendons tous d'Adam, d'Eve ou du Diable!

A ce compte-là, tous nos aspirants au trône, à commencer par l'affectionné Philippe, sont indésirables. Car les derniers des Bourbons ou des Orléans possèdent, dans la collection de leurs ascendants, une jolie bande d'assassins, de voleurs, de faux-monnayeurs, de pédérastes, de traîtres, d'étrangleurs, de voyous et de cocus volontaires.

Il y a eu un Président de la République auquel on a fait payer les bêtises de son gendre.
Il y a eu un autre Président de la République auquel on a essayé de faire payer les bêtises de son beau-père.
Encore, gendre et beau-père appartenaient-ils à la même époque que leurs infortunés parents de présidents.

Grâce aux procédés de certains champions de la vertu, nous finirons par remonter au déluge. Et, sous prétexte que notre père Noé a absorbé un peu trop de pinard sur le mont Ararat, on décrétera que nous constituons tous une famille d'alcooliques.

Il n'est que temps que la législation intervienne pour établir l'heure de l'indispensable prescription.

Victor MERIC.


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