La Justice 06 juillet 1924


 l'internationalisme du sport pénètre bien plus les foules et les jeunesses que l'internationalisme intellectuel. Hormis des passages écrits dans l'air du temps de l'époque, un texte qui a sa place au 21ème siècle.

Il faut toujours compter avec l'imprévu. Pour les révolutionnaires d'il y a quarante ans, il n'était guère douteux que l'avènement de l'Internationale humaine, fédérant en une grande famille les peuples de la terre, serait le résultat du processus économique et d'une évolution intellectuelle.

Or, maintenant, ce que n'eussent, certes, point supposé les disciples de Blanqui et de Karl Marx, non plus les compagnons de lutte de Bakounine, anarchistes de la première heure, il apparaît, et de plus en plus, que l'internationalisme du sport pénètre bien plus les foules et les jeunesses que l'internationalisme intellectuel.

Revanche du muscle longtemps dédaigné !

Sans doute, faut-il voir là une très naturelle réaction de l'organisme humain qui, brûlé dans un siècle de vie surchauffée et artificielle, broyé et emprisonné chez le peuple, tant dans les bagnes du travail que dans les taudis, se détend, assoiffé de grand air, avide de mouvement, pour ne pas achever de s'étioler et mourir.

Chez nombre de jeunes prolétaires, cette réaction, détente de l'être, a été instinctive. Beaucoup, fuyant l'usine, pompeuse de sève humaine, où le malodorant galetas, vagabondaient dans la rue et s'y perdaient. D'autres, le dimanche, après l'accomplissement de la tâche monotone, éprouvant le même besoin d'une activité musculaire différente, sont allés joindre des groupements sportifs.

L'éducation physique était jadis dérisoirement négligée. On était peiné de voir, dans les milieux ouvriers des villes, les visages blêmes et creux avec des regards éteints, ou, parfois, brûlants de fièvre, les poitrines étroites, stigmates d'une débilitation de la race, et l'on était bien obligé de constater que, si l'homme du peuple avait jadis la supériorité de la force physique sur les privilégiés, nobles ou bourgeois, cette supériorité, il l'avait perdue. Niceforo a publié là-dessus des documents émouvants dans son livre « Richesse et Misère. »

On ne pourrait donc que se réjouir de voir le développement de l'éducation physique, le bel et robuste athlète aux mouvements harmonieux évoquant un souvenir du meilleur hellénisme, si la tendance des foules n'était de sacrifier entièrement la culture intellectuelle à la culture corporelle.

Sans le moindre parti-pris de préférer le passé au présent, je me rappelle les jeunes d'autrefois, qui s'enflammaient pour un idéal politique, social ou littéraire.

Ceux-là prenaient parti avec un enthousiasme souvent ingénu, mais combien respectable, pour la république menacée, pour ou contre Boulanger, pour ou contre Dreyfus; ils se disputaient sur Déroulède ou Louise Michel, s'enfiévraient sur Les Blasphèmes et La Chanson des Gueux de Richepin, alors fougueux athée, depuis converti et échoué à l'Académie. Tout cela, c'était de la vie mentale et les foules elles-mêmes, si réfractaires au raisonnement, se laissaient pourtant de temps à autre pénétrer, entraîner par un élan généreux.

Aujourd'hui, il y a certainement encore des jeunes, mais ceux qui parlent le plus haut semblent étrangers à toute pensée philosophique, sociale ou esthétique. On connaît Criqui mais on ignore Branly.

L'engouement pour des spectacles répugnants et cruels comme la boxe de combat, qui n'a même pas pour excuse la puissance décorative des corridas de muerte et pour les brutes roublardes qui s'emmillionnent à démantibuler des mâchoires, est une ignominie digne des cannibales. On ne peut penser sans rougir à l'idolâtrie que suscita Carpentier, dont la défaite par Dempsey fut considérée comme un deuil national.

Combien différent de cette sauvagerie, école de bestialité, est le bel athlétisme qui développe les membres sans casser les dents, pocher les yeux et fêler les cerveaux ! L'athlétisme que nous décrit Géo André avec l'autorité d'un maître praticien et qui nous rappelle les âges lumineux de la Grèce héroïque.

Le développement du corps en souplesse et en vigueur parallèlement au développement de l'esprit, quoi de plus sain et de plus beau? Soulever et porter des fardeaux, bondir, courir, nager, s'habituer à la précision de l'œil et de la main, voilà une retrempe physique dont l'humanité de notre âge industriel a grandement besoin. Mais que le même individu ne demeure pas, comme les fanatiques du ring, un inculte snob, adorateur du surcing et de l'uppercut, inaccessible à toute impression d'art, de poésie, à toute science; inaccessible à toute passion de progrès social.

Vienne au plus tôt le jour où le sport tel que nous le subissons présentement, sera épuré, élagué du charlatanisme des profiteurs et de la grossièreté des malotrus pour devenir une grande école d'hygiène et une fraternisation internationale dans la beauté.

Je ne suis point un athlète, même très incomplet, et j'ai passé, hélas, l'âge de le devenir. Aussi m'excuserai-je d'avoir, en ce moment olympique, exprimé mes impressions personnelles touchant un domaine qui n'est pas le mien.


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