La Justice 06 juillet 1924

Les semaines qui viennent de s'écouler ont été grosses d'événements, et chacun d'eux comporte une leçon. La tâche de demain...

Les semaines qui viennent de s'écouler ont été grosses d'événements, et chacun d'eux comporte une leçon dont les partis de gauche et d'extrême-gauche formant la majorité de la Chambre, doivent tirer profit, s'ils veulent que cette législature soit vraiment féconde et apporte les réformes indispensables que le pays attend et qui sont incluses en partie dans la déclaration ministérielle d'Edouard Herriot.

Il importe, avant tout, de regarder la situation en face et à la lueur des événements de prendre les mesures nécessaires pour assurer le triomphe total de la République qui sera plus que jamais le triomphe du socialisme.

Avouons, tout d'abord, que beaucoup d'entre nous ont été un peu grisés par la victoire du 11 mai et aussi par les succès qui suivirent du 1er au 10 juin, c'est-à-dire l'élection de Painlevé à la présidence de la Chambre et la chute de Millerand. Le 13 juin, l'élection à la présidence de la République de Doumergue, qui est au demeurant un excellent démocrate et un républicain très ferme, avec le concours des voix de droite, apparut nettement comme un avertissement qu'il y avait un grain de sable dans la machine qui pouvait, en pleine marche vers la gauche, détraquer tout le mécanisme.

Huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'au lendemain de la magnifique profession de foi d'Herriot, M. Casimir-Justin de Selves était élu président du Sénat.

Cette fois, c'est net.

Ce n'est pas pour le plaisir de ridiculiser la Haute-Asssemblée que la majorité du Sénat a porté à la présidence l'invraisemblable septuagénaire dont les exploits à la Préfecture de la Seine et surtout aux Affaires étrangères sont encore dans toutes les mémoires. Non! Le Sénat a voulu faire connaître clairement sa position en face de la Chambre républicaine. Le Sénat nous a rappelé qu'il était en majorité à droite malgré la fiction des groupes qui a pu faire croire à beaucoup, sous le règne du Bloc national, que le Sénat avait une majorité républicaine.

Gertes, l'écart entre les deux fractions de la Haute-Assemblée est minime et le classement de certains souvent difficile, il n'en reste pas moins qu'un gouvernement de réformes sociales et de progrès démocratique ne pourra pas disposer au Sénat de plus de 130 à 135 voix indéfectiblement fidèles, auxquelles pourront évidemment venir s'agglomérer un chiffre important de voix flottantes qui pourront, à la rigueur, constituer une majorité.

Mais avec une majorité de ce genre, il faudra ruser, il faudra souvent atténuer sa pensée, en un mot il ne sera pas possible de réaliser pleinement le programme de gauche qu'une majorité compacte, homogène et solide de plus de 300 voix sour tiendra, à la Chambre.

Car il ne faut pas se le dissimuler : c'est aux déclarations nettes et courageuses d'Herriot sur le droit syndical aux fonctionnaires, sur l'amnistie, sur la politique de relèvement et d'équilibre financier, que le Sénat a répondu sous la forme de Casimir-Justin de Selves.

Quelle est donc la leçon de cès trois premières semaines qui paraissent peser si lourdement sur toute la législature ? Demain, si l'on n'y prend garde, ce sera la politique interlope de concentration, ce sera de nouveau le règne des vieilles vaisselles fêlées qui ont trop servi, et, si souvent, trop mal servi; ce sera la dissolution, peut-être, et, dans l'écœurement général, le triomphe de la réaction ou du communisme.

Il faut donc réagir immédiatement et, au lieu de s'endormir dans la quiétude d'une victoire que l'on nous conteste, reprendre l'action pour assurer le triomphe définitif.

Et voici que, justement, les partis de gauche et d'extrême-gauche ont sous la main un levier puissant qui permettra demain, si l'on veut s'en donner la peine, de changer la face des choses: dans 10 mois, la France entière renouvelle les Conseils municipaux, c'est-à-dire les électeurs des sénateurs, qui, en 1927, dans 30 départements, auront à juger les hommes qui ont entrepris de faire décerner à nouveau à la Haute-Assemblée, le titre de « Sénat obstructeur » qu'elle mérita si pleinement jadis.

Il faut, au printemps 1925, aller à l'assaut des municipalités dont nous mesurons aujourd'hui l'influence décisive dans les destinés du pays. Et si nous savons vaincre, nous pourrons, en 1927, renverser la majorité fragile des amis de M. Casimir-Justin de Selves, en envoyant des renforts sérieux aux 130 sénateurs républicains qui, sur la question de l'Ambassade du Vatican en 1921, récemment sur le vote des décrets-lois et du double-décime et hier sur le nom de l'honorable M. Bienvenu-Martin, ont sauvé l'honneur des gauches.

Et puis, il faudra peut-être aussi pratiquer rapidement et sans faiblesse un remaniement sérieux dans le personnel préfectoral. Il n'est pas admissible que l'on conserve des hommes qui ont pactisé avec le Bloc national ou qui se sont fait ses complices passifs. Il convient de rappeler à certains représentants de la République qu'ils sont là pour la servir et non pour la poignarder dans le dos. Si l'on procède à cette opération, il est infiniment probable que les élections sénatoriales futures en porteront la marque.


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