La Justice 06 juillet 1924


Le fascisme rétabli en italie, la terrorisante inquisition du moyen age !

« LE FASCISME A RETABLI EN ITALIE LA TERRORISANTE INQUISITION DU MOYEN AGE! »

Je ne parle pas de l'assassinat de Matteotti. Bien que ce soit la révélation sanglante et éclatante du régime fasciste, ce n'est qu'un épisode.

Pas le premier d'ailleurs, et tout porte à croire hélas ! que ce ne sera pas le dernier non plus. Le meurtre de Matteotti mérite d'être illustré plus largement du moment que l'indignation populaire a ébranlé tout le fascisme, dont l'édifice craque de tous côtés, menaçant de s'effondrer et d'entraîner dans sa chute fatale non seulement les bandits criminels et sanguinaires dont les noms courent sur toutes les bouches, mais aussi le Duce Mussolini lui-même.

Et la monarchie aussi ! Elle qui, pour maintenir coûte que coûte sur le trône d'Italie la dynastie de Savoie, a oublié le 29 juillet 1900, la fin tragique du roi Umberto I, le « roi bon », le protecteur de Bava Beccarès et Morra de Leaciano, les auteurs des massacres de Milan 1898 et de Sicile 1894.

En vain le dictateur de Predapio frappe son poing de fer sur l'épaule de ses amis pour séparer les responsabilités !

Il y a trop de cadavres qui pèsent sur le fascisme, et Benito Mussolini aura, lui aussi, sa part de fardeau à traîner sur le chemin de l'expiation.

A Rome et dans toute l'Italie, personne ne le croit plus maintenant. On n'a plus confiance en son étoile. L'impression générale est que l'aventure touche à sa fin et l'on commence à constater tout haut ce que l'on se permettait à peine d'insinuer tout bas il y a quelques semaines : zaténo

« LE FASCISME A RETABLI EN ITALIE LA TERRORISANTE INQUISITION DU MOYEN AGE! »

Cette affirmation n'est pas exagérée, surtout pour nous qui voyons quotidiennement les effets du régime abject. Jugez !

Après la marche sur Rome

Après les jours de la « Marche sur Rome », qui exaspéra la fureur scélérate des bandes, à qui on avait promis le sac de la ville (chose qui fut empêchée seulement par la peur des répercussions qu'elle aurait eue à l'étranger), les lansquenets en chemise noire fixèrent leur quartier général au Palais Marignoli, dans le Corso Umberto, qui est l'artère la plus centrale et la plus aristocratique de Rome.

Le nombre épouvantable d'assassinats consommés ces jours-là n'était pas suffisant.

Les cadavres de jeunes ouvriers étaient trouvés dans les rues périphériques de la ville et n'eurent pas l'honneur d'un enterrement public, non plus que les parents n'eurent le bien pauvre réconfort de l'habituelle enquête judiciaire et du procès se terminant par l'acquittement des coupables.

Rome devait être un bivouac de soudards, et le fut pendant cinq jours d'angoisses et de deuils, pendant lesquels on installa dans le Palais Marignoli les chambres de torture, avec tout l'outillage qui en caractérise la terreur.
IIcureux ceux qui sortaient de ces chambres seulement après absorption d'une dose, plus ou moins forte, d'huile de ricin dans le ventre on avec les mem- bres ou la figure contusionnés. Le pas- sage à tabac français n'était que la gymnastique la plus élémentaire pour les bandes qui peuplaient le sous-sol du Palais; les mêmes locaux où étaient ja- dis installés le cercle de chasse, avec cette différence que naguère on y discutait de la chasse à cheval, tandis qu'à l'époque dont nous parlons, on n'y discutait à vrai dire que de la chasse à I’homme.

Effroyables tortures

Comment et pourquoi cela eut-il une fin ?

Voici :

Il y eut un épisode effrayant qui révéla d'un coup ce que tout le monde savait déjà, mais que personne n'osait dire, et que jusqu'alors les bandits et leurs acolytes avaient pu cacher et nier aux yeux du monde.

Une pauvre famille de paysans, faussement accusée d'avoir capturé le fils d'un fasclste, y fut torturée. Les uns eurent les pieds grillés, les autres les membres tailladés à coups de couteau, et les oreilles arrachées. Ils étaient innocents, mais dans l'horreur des souffrances qu'ils subissaient, ils consentirent à un moment à avouer tout ce qu'on voulait leur faire avouer.

Aussitôt, la presse payée par les nouveaux tyrans ou obéissant par crainte annonça en grands caractères la découverte du crime et couvrit d'insultes et de calomnies les pauvres torturés. Mais plus tard, la vérité se fit jour, et quelque temps après, les portes de la prison s'ouvrirent aux malheureux, tandis que la colère populaire montait vers les Pollastrini, les Trambiesti, et tous les autres soudards qui, lâchement et sadiquement, s'adonnaient au métier de bourreau.

Une trêve

A ce moment, il y eut une trêve. Mais ce fut à cause des désaccords intérieurs qui se produisirent dans le fascisme et qui causèrent des scandales bruyants. Le Fascio fut expulsé du Palais Marignoli. Malgré tout, l'escrime du bâton, dont sont toujours armés les fascistes, continua.

On constitua alors la milice pour la soi-disant sûreté nationale et il lui fut assigné, comme quartier général, l'ex-caserne Sainte-Catherine, dans la rue Nationale. Aussitôt les fauves, ramenés à leur caserne, rétablirent les pièges pour la proie qu'il leur faut et dans la nouvelle demeure, la barbarie fasciste remit à neuf le jeu des tourments.
Pour n'importe quel motif, des citoyens sont capturés plus ou moins en sourdine, dans les rues de Rome. C'est tantôt haine politique et tantôt par concurrence économique ou par vengeance personnelle.

Il y a un énergumène qui commande tout. et nous pourrions le nommer si c'était nécessaire.
Les sbires vous empoignent, vous traînent et... le moins qu'il peut vous arriver en franchissant le seuil moins, avons-nous dit), c'est une décharge de crachats, de gifles, de mena- ces, d'insultes de toutes sortes. Il y a aussi plusieurs chambres, dites de sûreté ; l'une, la plus terrible, est sur- nommée « Castel San Angelo ». C'est la plus sale, la plus fétide; les mal- heureux qui passent par là, lorsqu'ils en sortent, sont totalement broyés, ensanglantés, méconnaissables.

Là, on ne leur donne ni à boire, ni à manger, et le sommeil y est rendu impossible par le cauchemar qui vous opprime.

Ceux qui en sortent passent, d'abord au commissariat et ensuite à l'hôpital. Inutile d'ajouter que les agents de la police apparaissent comme des anges sauveurs, auprès de la sauvagerie fasciste.

Et c'est tout dire. Sur les murailles des chambres de sûreté, il y a des empreintes de figure humaine, ensanglantée.
(Nous ne pouvons, à l'heure actuelle, citer de noms, car cela semblerait une sorte de dénonciation et suffirait à faire passer, à quelques malheureux, de mauvais quarts d'heure) Il y a sur le sol des excréments et de l'urine qui y séjournent depuis des mois, le tout répandant une odeur fétide. De temps en temps, la porte s'ouvre et de noires figures d'hommes apparaissent dans l'obscurité, frappent dans le tas, comme s'ils fouillaient dans un enchevêtrement de ferraille.

Qui entend donc les plaintes des pauvres martyrisés ?

Personne ! Il est rare de trouver quel- qu'un qui ose se plaindre, parce que souvent, la douleur manifestée sert d'encouragement à de nouvelles tortures. Ensuite, les malheureux sont de nouveau insultés et traités de vils par les scélérats qui, en nombre, et armés jusqu'aux dents, attaquent sans pitié les hommes qui osent prononcer un mot de révolte et élever la moindre protestation contre ce régime qui insulte, écrase et tue.

Et tous ces soudards, pareils au bour.reau du Moyen Age, après avoir accompli leurs crimes, s'en vont à l'église implorer de Dieu la sainte bénédiction. Ainsi, maintenant, ils s'apprêtent à célébrer à Rome « l'Anno Santo » (l'année sainte), troisième anniversaire de la Révolution fasciste. Souhaitons que ce soit le dernier !

D. C. M.


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