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L'Oeuvre

la thèse de Miss Owings

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Une Américaine, Miss Chloe Owings, vient de recevoir, en Sorbonne, le grade de docteur de l'Université de Paris, avec la mention « très honorable ». Sa thèse est intitulée : Le Tribunal pour enfants, étude sur le traitement de l'enfance délinquante en France. La personnalité de l'auteur pourrait suffire à attirer l'attention sur le livre. Née dans une ferme de l'Illinois, Miss "OWiügs se livra de bonne heure aux travaux de la terre, combattant les incendies de prairies et dressant des chevaux sauvages. Venue à New-York sans ressources, elle dut, pour pouvoir poursuivre ses études, travailler de ses mains six années durant. En 1916, elle débarqua en France et fut envoyée dans la zone des armées, où elle s'occupa du ravitaillement des ambulances. En décembre 1921 seulement, elle put revenir à Paris pour la préparation de la thèse qu'elle soutint magistralement le 19 mars dernier.
L 'ouvrage est essentiellement une monographie sur le fonctionnement du tribunal pour enfants de Paris sous le régime de la loi de 1912. Il nous fournit tout d'abord des renseignements très précis sur la personnalité des mineurs qui comparaissent devant le tribunal : 38% seulement d'entre eux vient avec leurs pères et mères ; 62 % vivent avec seulement l'un de leurs parents.La grande majorité des parents sont des ouvriers disposant de salaires très peu élevés. Les apprentis sont en nombre infimes. Dans les familles où les pères et les mères vivent ensemble, 27%, et dans les familles désunies 71% des mères sont obligées de travailler au dehors et ne peuvent surveiller, convenablement leurs enfants. Il est à noter qu'aucun enfant abandonné à l'Assistance Publique n’a comparu devant le tribunal de Paris en 1921.
D'une étude spéciale de 255 affaires il résulte que 13% des mineurs délinquants sont des enfants naturels. Enfin — et ce n'est pas là la constatation la moins inquiétante — 15% de ces jeunes gens sont complètement illettrés, et parmi les 85% qui « savent lire et écrire » il y en a beaucoup qui n’en savent pas davantage...
Le délit qui l'emporte sur tous les autres ehez les mineurs, c'est le vol. Il atteint une proportion de 59% des affaires. Ce sont, en général, des vols minimes, souvent des vols de choux ou de poulets.
Presque un quart des délinquants ont été arrêtés pour vagabondage et pour infraction à la police des chemins de fer. Tels sont les faits généraux remarquablement mis en relief par l’auteur. Et Miss
Chloe Owings qui a fait une étude approfondie de la vie de l'enfant depuis son arestation jusqu'à Son jugement et qui nous décrit la prison de Fresnes, la Petite-Roquette, le Dépôt, les colonies pénitentiaires, les patronages et même un couvent cloîtré qui reçoit les mineures, ne manque pas de signaler les imperfections saillantes du « traitement » appliqué chez nous à l'enfance délinquante.
D'abord, on ne se livre chez nous, avant le jugement, à aucune étude sérieuse de l'enfant, de ses antécédents, des conditions dans lesquelles il a vécu. La police enquête sur le délit, et c’est tout. On croirait, d'après les dossiers, que la vie de l'inculpé ne cornmence que le jour du délit.
Il n'existe, en outre, aucune coordination des multiples services chargés de s'occuper de l'enfant. Il se peut qu'un enfant ait un dossier dans un de ces services à l'insu de tous les autres. Les œuvres privées n'ont que des rapports lointains avec les rouages administratifs, et s'ignorent les unes les autres. « On serait souvent tenté de croire, dit l'auteur, que certains patronages considèrent l'enfant comme un meuble que l'on se fait livrer à l'essai ; s'il ne convient pas, on le rend ou on l'échange contre un autre.
Personne ne semble songer réellement aux moyens de prévenir les délits juvéniles. On attend que l’enfant soit devenu délinquant. Et alors on discute des projets …et.on vote des lois sur la manière de le punir. D'autre part, des lois qui pourraient avoir une importance primordiale pour la prévention des délits chez l'enfant, par exemple celles sur la fréquentation scolaire, sur l'inspection médicale dans les écoies, sur les classes de perfectionnement, demeurent inappliquées. L' esprit juridique dans lequel on applique les rares mesures prévues les rend à peu près inopérantes. Malgré l'institution par la loi de 1912 de tribunaux spéciaux pour enfants, le fonctionnement de ces tribunaux diffère, en réalité, très peu de celui des tribunaux pour adultes. De même, la désignation d'un avocat d'office pour les mineurs, édictée par la loi, n'a d'autre résultat que celui d'alourdir les dossiers : les avocats sont nommés, mais rien ne les oblige à s'oceuper de leurs jeunes clients. Il est rare qu'ils assistent à l'instruction, et, dans les deux tiers des affaires, ils ne se présentent même pas pour la défense devant le tribunal.
Quant à la liberté surveillée, sur laquelle de si grandes espérances ont été fondées, les résultats en sont pratiquement nuls en 1921, sur les 261 mineurs qui ont bénéficié de ce régime, le tribunal n’a recu de rapports que concernant la moitié d’entre eux. Il en est de même des commissions de contrôle auprès des patronages privés, prévues par un décret de juin 1917. Ces commissions n'existent pas.
Ainsi la loi exige formellement qu'une institution charitable, pour recevoir des enfants des tribunaux, soit reconnue d'utilité publique ou agréée par le préfet ; or les tribunaux confient les délinquants à ces institutions, mais celles-ci, quand bon leur semble, peuvent les placer dans des établissements religieux sans se préoccuper de savoir si ceux-ci ont la qualité légale pour les recevoir. Les tribunaux ont parfaitement connaissance de ce fait, mais si la lettre de la loi est observée et l'esprit adique à pleine satisfaction...
Que faire, se demande Miss Chloe Owings, pour améliorer le régime actuel, manifestement déplorable ? L'auteur, femme et américane, relève comme un des plus graves défauts de notre système de traitement de l'enfance délinquante l'absence à peu près totale des femmes dans les maisons pénitentiaires, dans les patronages et dans les commissions de surveillance, même dans les services chargés des mineures. Bien plus, le Comité de défense des enfants traduits en justice de Paris, compte une femme sur 131 membres ; les Conseils supérieurs de la Mutualité et de la Protection de l'Enfance comptent 143 membres, dont 16 femmes. Il en est de même dans le Comité National de l'Enfance.
Or, fait remarquer Miss Chloe Owings, tout efiort d'éducation morale de l'enfant exige une étude approfondie des cas individuels. Et l’art d'observer, d'apprécier les caractères individuels, d'appliquer à chacun d'eux le traitement convenable, est un art essentiellement féminin, que les hommes ont longtemps considéré comme une faiblesse. Mais toutes les femmes ne sont pas non plus capables de discipliner leurs sympathies et leurs émotions, qualité indispensable pour une tâche de ce genre. D'où la nécessité d’une étude approfondie des sciences sociales.
Il existe déjà à Paris une Ecole pratique du service social et une Ecole des surintendantes d'usines. Mais il faut aussi que nous renouvelions nos idées générales sur J'enfance ; il faut que les enfants soient considérés comme des personnalités ayant une valeur propre qu'il s’agit de développer ; il faut que les travaux concernant l'enfance soient appréciés chez nous comme œuvres de haute valeur sociale. Il faut enfin que les Français fassent du service social une véritable profession libérale qui exige une préparation sérieuse et spécialisée. Et Miss Chloe Owings nous donne l'exemple des Etats-Unis, où les aspirants à cette profession consacrent de longues années à en étudier la technique et la méthode appropriées.
Par les aperçus nouveaux qu'il ouvre sur la manière d'apporter à certaines catégories d'enfants l'appui moral que leur doit la société, le livre de Miss Chloe Owings ne manquera pas d'attirer l’attention sur cet aspect, un peu trop négligé chez nous, du problème social.

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