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La fête de la T.S.F.

Dans l'immense amphithéâtre du Trocadéro, Paris va fêter aujourd'hui la TSF française, ses admirables progrès, ses glorieux artisans.

A cette occasion, on m'a demandé de rappeler le rôle important que la France a joué dans le développement de ces techniques nouvelles et les espoirs que l'on peut fonder sur de prochaines découvertes à faire par les savants et les ingénieurs français dans ces domaines, pour peu qu'ils y soient aidés par une juste appréciation de leurs efforts et par des moyens matériels qui leur ont été jusqu'ici trop parcimonieusement mesurés. Habitués que nous sommes, par notre esprit national d'équité et d'impartialité, à rendre pleine justice aux travaux des savants étrangers, nous oublions quelquefois, les mérites de nos compatriotes qui, plus modestes, ont poursuivi dans le cabinet ou dans le laboratoire, loin de toute publicité, des recherches minutieuses, patientes, souvent géniales ; il n'est donc pas inutile de les rappeler aujourd'hui.

Dès la publication de la belle découverte par le professeur Hertz, des méthodes de production et d'observation des ondes électromagnétiques (dont Maxwell avait annoncé bien antérieurement l'existence et calculé les effets) nos compatriotes ont perfectionné la technique de l'étude de ces ondes ; c'est ainsi que Blondiot a mesuré leur vitesse et imaginé, pour les produire, l'excitation par induction, construit le résonateur à condensateur qui a permis d'en étudier avec exactitude la propagation, et de voir comment elle dépend du milieu où sont plongés les fils conducteurs. De ce résonateur, M. Paul Janet à tiré « l'ondemètre », dont l'emploi est devenu universel. C'est à Henri Poincaré que l'on doit la notion de l'amortissement des oscillateurs et des résonateurs, et l'explication de phénomènes jusqu'alors obscurs.

C'est encore un de nos compatriotes, M. Turpain, qui eut le premier l'idée d'appliquer des ondes hériziennes à la télégraphie avec et sans fil, et qui reçut, au son, dans un résonateur spécial muni d'un téléphone, les signaux Morse à travers piusieurs épaisseurs de murailles. M. Branly démontra ensuite, par des expériences connues, que le résonateur, si on y ajoute la limaille métallique, peut enregistrer le passage de l'onde ; ces résultats donnèrent à Marconi, suivant la pittoresque expression de M. Daniel Berthelot « l'œil électrique », dont il avait besoin pour créer son système télégraphique, formé de deux antennes syntonisées reliées par le sol ; cet œil fut ensuite perfectionné par divers savants français notamment par le général Ferrié, qui découvrit le détecteur électrolytique, précurseur de la galène.

Le regretté commandant Tissot créa ensuite les méthodes pour la mesure à distance de l'intensité des ondes de T.S.F. et fit à cette occasion l'étude de nombreux systèmes détecteurs. C'est un autre chercheur français qui, il y a vingt ans, imagina l'émission par étincelles musicales, le triage acoustique par monotéléphone et par relais vibrants (principe dont le regretté Guéritot fit, pendant la guerre, avec la plus grande ingéniosité, l'application à la commande des avions à distance), les systèmes d'antennes à ondes dirigées et le cadre radiogoniométrique, les radiophares automatiques et le premier système de téléphonie sans fil par ondes modulées au moyen de microphones. La possiblité de la téléphonie sans fil était dès lors acquise, malgré la « friture » gênante due à l'arc dans le pétrole. MM. Colin et Jeance allèrent plus loin et obtinrent des résultats encore plus probants, en modulant l'arc de Poulsen.

A ces inventeurs, il manquait le souple producteur d'ondes pures qu'est le tube à trois électrodes. Nous avions malheureusement un peu trop négligé avant la guerre, faute précisément d'un nombre suffisant de laboratoires de recherches spécialisés en télégraphie sans fil, l'étude de ces lampes vides inventées par de Forest, et sur lesquelles repose toute la télégraphie et la téléphonie sans fil modernes.

Mais combien, sous l'impulsion et la haute direction technique du gétéral Ferrié, nos techniciens surent se rattraper pendant les hostilités ! Grâce à l'admirable organisation de recherches, créée par ce grand, animateur de la TSF en France à la Tour Eiffel, et à l'établissement central de la télégraphie militaire, grâce à l'élite de chercheurs dont il sut s'entourer, l'armée francaise obtint dès le début, et accrut durant toute la guerre son avance par rapport aux armées étrangères. Cela a été une surprise pour beaucoup de voir combien les Allemands ont souffert pendant la guerre de l'infériorité où ils se sont trouvés à ce point de vue, C'est ainsi que les meilleurs modèles d'amplificateurs, que des postes générateurs furent créés en France par les travaux de MM. Latour, Brillouin, Gutton, Jouaust, etc... et les problèmes les plus délicats de la sélection furent résolus par MM. Abraham, de Bellescize, Armagnat, Mesny, Lévy, etc.

La même avancé s'est maintenue en ce qui concerne les grandes stations de transmissions télégraphiques ; l'installation de la Tour Eiffel qui avait servi de modèle, a été éclipsée successivement par les grands postes de Lyon, Bordeaux, Sainte-Assise, etc... qui l'emportent de loin sur tous les grands postes étrangers, grâce aux inventions des techniciens français. C'est au regretté Maurice Joly que l'on doit les transformaleurs de fréquence, à MM. Bougherot, Béthenod, Latour, qu'on a dû successivement la création des plus beaux modeles d'alternateurs à haute fréquence et la construction française a triomphé des énormes difficultés que présente cette fabrication ; la téléphonie sans fil ne pouvait rester en arrière dans le pays d'où elle est originaire ; et encore, le poste de la Tour Eiffel a été à l'avant du progrès, et l'on sait tous les services qu'il rend, non seulement aux marins, mais aux agriculleurs.

L'étonnante diffusion des réceptions radiophoniques en France n'est que le commencement d’une organisation générale d'information et de délassement populaires. Là encore, les inventeurs français prennent l'avance par des créations originales, telles que celle des récepteurs haut-parleurs modernes. Ce moyen d'information peut même être complété par la « transmission des images par télégraphir sans fil », due aux inventions de MM. Belin ée Touly.

Tous ces résultats sont l'aboutissement des recherches de laboratoire, de tatonnements souvent bien longs, que le public ne soupconne même pas. En réalité, rien n'est aussi difficile que de faire et mettre au point une invention, tant les éléments en sont devenus complexes. L'étonnante floraison des découvertes el des perfectionnements de la télégraphie sans fil, et plus généralement des méthodes physiques pendant la guerre, a été une démonstration éclatante de la fécondité d'une véritable organisation de la recherche scientifique. C'est par la sélection et la coopération d'un grand nombre de spécialistes, par la mise à leur disposition de laboraloires, de personnel et de crédits nécessaires, qu'on a pu obtenir de si nombreuses et utiles improvisations. Il ne faudrait pas que l'après-guerre nous fit perdre l'avance ainsi réalisée et nous fît retomber dans la situation où nos chercheurs se trouvaient avant les hostilités. Ils en sont cependant menacés, surtout les chercheurs indépendants, qui n'ont pas pour les aider les ressourcés administratives, ni les puissants organismes des sociétés industrielles. Cependant, il ne faut pas oublier que le chercheur isolé est bien souvent le plus digne d'intérêt et qu'il peut avoir quelquefois des idées remarquables. C'est ainsi qu'un modeste ouvrier de l'arsenal de Cherbourg avait imaginé, il y a une douzaine d'années, la méthode télémétrique, reposant sur la combinaison de signaux acoustiques et de signaux heriziens, — méthode qui, après avoir été mise convenablement au point et perfectionnée, a reçu de remarquables applications. dans les opérations navales. — L'homme de science qui ne dispose pour son laboratoire que de ses propres ressources est constamment handicapé par l'augmentation du prix de tous les appareils scientifiques et de tous les moyens de recherche. Qu'on ne vienne pas objecter l'exemple classique des découvertes d'Ampère, de Fresnel, de Pasteur, de Curie et d'autres savants géniaux, réalisées malgré l'insuffisance lamentable des moyens mis à leur disposition, tout au moins au début de leur carrière. Car cette pénurie de moyens a retardé le succès de leurs études et les a fait souffrir comme souffre tout bon ouvrier qui n'a à sa disposition que des outils insuffisants ou médiocres. Le centenaire de Pasteur, qu'on vient de célébrer, a donné maintes occasions de rappeler ses épreuves. Et d'autre part, les progrès mêmes de la science exigent des connaissances et des lectures bien plus étendues qu'à leur époque et un outillage plus complexe que lorsqu'il s'agissait d'établir simplement les premiers principes de l'électrodynamique ou de l'optique. Le laboratoire qui pouvait être alors rudimentaire, doit être aujourd'hui pourvu d'installations importantes et d'appareils nombreux et dispendieux ; les amateurs de TSF peuvent s'en rendre compte en caiculant le prix auquel il leur faut acheter actuellement les appareils dont ils se servent et en renouveler périodiquement des parties importantes, telles que lampes et accumulateurs.

Si l'Allemagne, dont on a souvent invoqué l'exemple, a pu étonner le monde au siècle dernier par l'abondance de sa production scientifique, elle le doit beaucoup moins à l'originalité et l'intelligence de ses hommes de science, qu'à l'organisation, pour ainsi dire industrielle, de cette production scientifique : répartition sur tout le territoire de nombreux éläblissements de recherches, universités et écoles techniques, recrutement d'un abondant personnel de professeurs, d’assistants et de chercheurs, rémunération convenable de ce personnel, proportionnée à sa valeur et à son rendement, mise à sa disposition d'amples locaux d'un outillage abondant et constamment perfectionné, et d'une main-d'œuvre auxiliaire nécessaire. Si l'on tient compte de ces puissants moyens, comparés à ceux bien faibles dont on dispose en France, on se convaint facilement que le rendement obtenu dans notre pays est proportionnellemént supérieur ; mais notre volume de production, et par suite notre puissance technique et industrielle, restent moindres. C'est cet état de choses qu'il faut modifier.

Pour augmenter la quantité de nos agents de recherches, dont la pratique de la télégraphie et de la téléphonie sans fil va sans doute rapidement accroître le nombre dans la nouvelle génération, il faut avant tout pouvoir leur offrir des moyens de travail et des débouchés rémunérateurs ; tel est le but qu'il faut avoir constamment devant les yeux et qui justifie les efforts non seulement de l'Etat, mais des initiatives privées. Les grandes sociétés industrielles allemandes ont en pratique le monopole de l'invention, d'autant plus que celui-ci est facilité par le travail d'invention en série tel que le pratiquent ces sociétés, dont les laboratoires systématisent les recherches, en leur donnant une forme presque mécanique, rendue possible seulement par l'emploi d'un grand nombre de techniciens travaillant comme une armée disciplinée sous les ordres de directeurs compétents. En France, notre esprit individualiste se prête mal à cette méthode ; les inventions françaises sont encore le plus souvent l'œuvre des savants isolés, et c'est pourquoi l'aide à la recherche scientifique conserve chez nous toute son opportunité et sa raison d'être.

Puisse le grand élan qui s'est dessiné depuis quelque temps en faveur de cette oeuvre d'intérêt national, et dont témoignent les souscriptions généreuses que la presse a enregistrées depuis ces dernières semaines, puiser un nouvel aliment dans les importantes manifestations auxquelles donne lieu la téléphonie sans fil. Peut-être ne sommes-nous pas encore à l'époque prédite par l'ingénieur américain Tesla (l'inventeur du transformateur de T.S.F. qui porte son nom) où un homme pourra se mettre en relations avec un ami résidant en n'importe quel autre point éloigné du globe au moyen d'un simple appel téléphomique par ondes hertziennes et échanger avec lui ses impressions ; mais qu'on soit bien convaincu que la diffusion radiophonique des informations n’est pas une simple affaire de mode, qu'elle s'ancrera de plus en plus dans nos mœurs, et qu'elle rendra des services chaque jour plus grands dans toutes les classes de la population. L'agriculteur pourra sans doute bientôt recevoir, à l'aide de postes peu coûteux, toutes les nouvelles utiles transmises journellement par des postes secondaires ayant un petit rayon d'action ; le retraité pourra trouver à la campagne autant d'éléments intellectuels qu'à la ville, et se maintenir en contact à toute heure avec la vie de celle-ci ; d'intéressantes perspectives de retour à la terre s'ouvriront ainsi pour bien des citadins. C’est là un résultat social qui est loin d'être négligeable et qui, à lui seul, justifierait l'aide qu'on sollicite en faveur de ceux qui la rendront bientôt réalisable.

ANDRÉ BLONDEL,
Président d'honneur de la Société francaise
des électriciéns,
Membre de l'Académie ‘des sciences.


retour 07 juin 1923