| Le Petit Parisien - 13 décembre 1925 |
CEUX QUI NOUS DISTRAIENT
La loge de Vilbert au théâtre Sarah-Bernhardt. Tout le long de la glace, des photographies signées de noms illustres, où Anatole France voisine avec Grock. Et partout, en dessins, en innombrables portraits, en statuettes, avec sa pipe, avec son chien, avec son parapluie, s'étalent la bonne face cordiale au regard malicieux, les épaules carrées, le ventre jovial de ce «Curé chez les riches» que Vilbert a magistralement campé.
Avec une vérité si saisissante qu'elle persiste en dehors de la scène, il vient d'avoir, en s'asseyant, un geste si juste pour relever sa soutane sur ses genoux, il garde dans son regard de brave homme tant de paternelle autorité qu'on lui parle tout naturellement du ton déférent réservé aux ecclésiastiques.
Que voulez-vous ? dit-il en riant. J'ai été combien de temps l'abbé Constantin!... Maintenant, voici bientôt trois cents fois que je suis l'abbé Pellegrin. Alors je finis par me demander moi-même si ce n'est pas arrivé et je suis prêt à donner l'absolution...
| retour 13 décembre 1925 |
Un type de chez nous, ce curé, sain, dru, aimant le franc-parler, le bon vin; et qui regarde la vie tout droit dans les yeux, avec l'intrépide candeur d'un enfant. Le même qui esquisse de joyeux entrechats balourds, sa soutane retroussée sur ses bandes molletières, et qui, pour les pauvres, se dépouille jusqu'à la peau. Le même qui renifle un perdreau en connaisseur et vitupère les riches fêtards bien pensants, les tartufes de l'Abbaye de Thélème, avec la rudesse enflammée du Christ chassant les marchands du Temple, un Christ qui aurait été poilu et parlerait l'argot du front.
Sous un fauteuil, un battement régulier scande toutes ses paroles.
C'est Poilu qui remue la queue, fait Vilbert. Ici, mon vieux Poilu !
Un bon gros chien loulou, les yeux clairs et tendres sous ses sourcils ébouriffés, bondit et vient frotter son museau contre la soutane. Un artiste, lui aussi. Quel naturel pour mettre les deux pattes sur la table, humer le modeste repas de son maître, happer un bon morceau! Et avec quelle irrévérence il sait aboyer au long nez jaune et offusqué de ce pharisien d'évêque qui tourmente l'excellent curé...
Mais oui, dit celui-ci, il a du talent, Poilu ! Pourtant, il ne sort pas du Conservatoire, lui non plus, mais tout simplement de la fourrière. Et pas cabotin pour un sou!
L'habilleuse, munie d'un seau d'eau et d'un goupillon, crible de gouttes de pluie le chapeau, la pèlerine, le vieux riflard de l'abbé pour l'entrée du quatrième acte, celui de l'Abbaye de Thélème. Puis elle le coiffe, l'ajuste. Le voici fin prêt, et si ressemblant! Au revoir, monsieur le curé ! Je vous bénis, ma chère paroissienne...
Si faire rire ses contemporains c'est, comme je le crois, œuvre pie, on peut dire que l'abbé Vilbert est un grand saint!
Andrée VIOLLIS.





































































