| Le Matin - 31 octobre 1926 |
LE CRIME DE LA "SOLITUDE" DEVANT LE JURY DU NORD
Mme Lefebvre qui tua sa bru
est condamnée à mort
Livide
sous ses noires
dentelles
muette
et indifférente
la meurtrière accueillit
la sentence avec un calme inhumain
DOUAI, 30 octobre. Par télégr. - La mort! L'accusée est la plus antipathique des accusées, disait hier un des psychiatres venus de l'autre bout de la France pour énoncer les excuses psychiques qui pouvaient être invoquées en sa faveur.
— C'est un monstre ! un monstre pathologique! soutenait l'autre
A-t-on pitié d'un monstre ? Non, sans doute. Cependant un frisson de panique parcourut l'auditoire énervé par cinq jours de débats pathétiques, un frisson qui l'enveloppa littéralement lorsque l'avocat général Cuveillé au terme de son robuste, clair et impitoyable réquisitoire, réclama du jury du Nord contre Marie Lefebvre, coupable consciente d'avoir, le 26 août 1925, sur le chemin de «la Solitude», près de Lille, assassiné sa belle-fille, Antoinette, née Mulle, le verdict catégorique entraînant l'application du châtiment suprême !
Un frisson déchira l'assistance et, au banc des accuses, une forme sombre et molle, quelque chose comme l'ombre épaisse d'une très vieille femme, vieillie encore en un moment, s'ébroua dans des fourrures et secoua un tas de dentelles d'où s'élevait un gémissement sourd.
Les moins enclins à la pitié avaient cru jusqu'au dernier moment que Marie Lefebvre pourrait tout de même bénéficier de quelque circonstance atténuante. Pourtant, convaincu de la culpabilité de Marie Lefebvre, meurtrière pleinement consciente dans l'instant du plus lâche forfait, le magistrat, pénétré de sa haute mission sociale, pouvait-il faillir au redoutable devoir ?
Auparavant, Me Albert Gautrat dans une plaidoirie de bonne langue, avait soutenu que la criminelle avait elle-même attesté sa responsabilité en préparant sur un prétexte imaginé, la promenade au chemin de «la Solitude», en mentant au commissaire de police après le crime.
Si, une heure après le lâche assassinat de celle qui allait lui donner un petit-fils, Marie Lefebvre mentait pour faire admettre une excuse au crime inexpiable, n'est-ce pas, messieurs les jurés, l'irréfutable preuve de la parfaite notion qu'elle avait du bien et du mal?
Voici l'instant difficile de la défense.
(Voir la suite en. Dernière Heure)
La condamnation de Me Lefebvre
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE 1 PAGE]
Dans un suprême effort, M. Joseph Python a voulu libérer les esprits de la tragique vision: l'échafaud ! La sentence qui y enverrait cette vieille femme qu'on voit maintenant ployée en deux, les bras ballants, peut-elle être vraiment rendue ?
Ce n'est ni à l'échafaud, ni au bagne qu'on peut envoyer une folle: Les docteurs Voivenel et Maurice de Fleury l'avaient déjà dit. Ce qu'ajoute M Joseph Python, c'est qu'on ne saurait expliquer par rien d'autre que la démence la disproportion de l'horrible crime avec la fragilité des motifs allégués ».
Quant à M Philippe Kah, il plaidera non sans force.
Les deux orateurs eurent encore souci de rétablir le malheureux André Lefebvre dans son honneur », le lavant pour ainsi dire de ce soupçon de complicité au second degré, par soumission aux ordres du tyran familial, sa mère.
Le verdict
Le jury se retire pour délibérer. C'est dans une fièvre extraordinaire que son verdict est attendu.
Enfin, les douze magistrats populaires regagnent leurs places au milieu d'un silence impressionnant. C'est pour rendre un verdict affirmatif. Marie Lefebvre est condamnée à mort.
La foule, par ses clameurs, s'associe à ce verdict.
Il est impossible de rien concevoir de plus tragique que le calme inhumain de cette vieille femme, livide sous ses noires dentelles, muette, indifférente, et pourtant comprenant parfaitement l'horreur de ces mots : ...Aura la tête tranchée », ces mots qui ont presque fait défaillir des femmes présentés à l'audience.
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