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Nouvelles des escales

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L'Humanité - 27 octobre 1926

 


Misère des Sètois prolétaires

PAIN CHER ET BAS SALAIRES
Misère des Cettois prolétaires du port, de la ville, des usines

(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)

Octobre

A Cette, port des vins. Sur les quais, le long des chenaux reliant la mer à l'étang de Thau, des rangées de tonneaux, innombrables, d'où s'échappe une odeur particulière de bois gonflé de vin, agréable aux amateurs. Une grue crisse de ses chaînes et pulse dans le ventre du navire, à quai, les denrées  exotiques. Çà et là stationnent des groupes d'hommes au bourgeron bleu attendant l'heure de l'embauche.
Cette, port de commerce méditerranéen, ne présente pas le même aspect d'activité, de va-et-vient continu qui caractérisent Rouen et Marseille. Son trafic est de beaucoup moins important. Du 9 au 15 octobre, 6.811 tonnes de marchandises diverses ont été importées. L'exportation pour cette même période se chiffre à 6.349 tonnes,
Avec la crise du vin qui, ces jours derniers, est entrée dans sa phase aiguë, le chômage se fait sentir et ira s'accentuant. La situation des travailleurs du port devient difficile. Actuellement, bien rares sont ceux d'entre eux qui trouvent à s'embaucher quotidiennement. Pour y parvenir ils doivent se livrer auprès des contremaîtres à toutes sortes de bassesses. Nombreux. sont ceux à qui répugnent pareils procédés.
Les dockers cettois répartis en différents corps d'état ont chacun leurs prérogatives, leurs spécialités. Un bateau ayant à bord une cargaison de douelles destinées à la fabrication des fûts est à décharger besogne réservée aux dockers dits: «bois merrains»; aux «bois du Nord» l'exclusivité de la manutention des charpentes et des sapins bruts; minerais et bitumes aux «charbonniers»; aux «portefaix» enfin reviennent les cargaisons de marchandises diverses.
Les salaires tous forfaitaires varient avec les catégories. Toutefois, le chômage aidant, des tentatives pour faire baisser le prix des déchargements, sont sournoisement entreprises par de louches exploitants.
Ces manœuvres commencent à inquiéter les dockers. Ces derniers s'apprêtent à agir. La lutte s’annonce dure. Les patrons, dirigés dans leurs desseins par la Chambre de Commerce sont forts parce qu'étroitement unis. Les ouvriers sont malheureusement handicapés par une situation de fait qui leur est nettement défavorable! Il existe un syndicat par catégorie. En comptant celui des charretiers, cela fait cinq syndicats, s'ignorant presque. Les forces ouvrières en sont d'autant diminuées. Or, si nos camarades veulent maintenir intactes leurs conditions de travail, lutter contre le chômage, et les procédés des contremaîtres, ils devront fondre, rapidement, leurs petits groupements en une seule et solide organisation celle de tous les ouvriers du port. Ils forgeront ainsi l'outil essentiel pour lutter victorieusement contre leur patronat.

A travers la ville le triste sort des employés

Si la situation des dockers est difficile, non moins misérable est celle des employés des transitaires et négociants en vins. 19 heures de présence au bureau et 300 francs par mois, tel est le statut moyen de ces exploités. Avec ça, allez donc nourrir une famille !
Rue Nationale, un magasin de nouveautés «Paris-Cette», succursale de la firme Gompels (Paris-France), emploie dans ses rayons femmes et jeunes filles. Ces malheureuses étroitement surveillées sont astreintes à une discipline de cloître. On ne rentre dans cette boîte qu'après avoir fait la promesse expresse de ne divulguer à quiconque parmi le personnel, les conditions dans lesquelles on a été embauché, Aussi la variation des salaires est-elle sensible parmi ces travailleuses et, s'il y a des jeunes filles qui ont un salaire fixe d'au-dessous de 100 francs par mois, les privilégiées n'atteignent pas au delà de 150. De plus, la guelte, généralement en vigueur dans tous les magasins, est ignorée ici. La direction alloue bien, mensuellement, une prime à la vente aux employées, mais celles-ci n'ont aucun moyen d'en contrôler l'exactitude.
«Nous ne pouvons pas vous dire exactement combien nous gagnons, mais soyez certain qu'avec les salaires qu'on nous donne, aucune d'entre nous n'arrive à joindre les deux bouts...» 
Résumé substantiel de ce que nous ont déclaré plusieurs vendeuses. Nous ne craignons pas d'affirmer que la moyenne du salaire global payé aux employées de cette boutique ne dépasse pas 250 francs par mois ! Une misère! Comment manger, se loger s'habiller? Ne vous perdez pas en calculs... Une robe, ça se tourne, çà se recoupe, s'use jusqu'à la trame et dure des ans. La nourriture? Matin et soir, on «soupe» de moules ou de «violets» de bas poissons et d'un morceau de pain... A Cette, centre de pêche important. le poisson se paie cher. Du reste, les denrées alimentaires indispensables sont également vendues au taux élevé. L'indice officiel cotait, en juillet dernier 570. Son ascension durant ces trois derniers mois sera curieux à constater. Le pain coûte 2 fr .85 le kilo. c'est-à-dire que son prix est de ceux qui doivent figurer parmi les plus élevés de l'ensemble du pays. La commission préfectorale n'a sans doute rien à refuser aux patrons boulangers.
Par contre, les mitrons se sont heurtés à l'intransigeance patronale. Vingt-deux francs par jour, tel est leur salaire quotidien. Las d'attendre une augmentation qui se faisait par trop. désirer, ils viennent d'abandonner le travail. Ils demandent un salaire de 30 francs par jour. Revendication modeste, qu'ils sont bien décidés à faire aboutir avant de reprendre le chemin. des pétrins et des fournils.

A la pointe du Barreau 
misère des métallurgistes 

Sur la partie Nord-Est de l'anse formée par l'étang de Thau, dominant la plaine et l'eau, se dressent bâtiments hangars, hautes cheminées des Chantiers Généraux. Dans ce coin perdu, 400 prolétaires (parmi eux des Chinois, des Italiens, des Espagnols) construisent des navires de commerce, fabriquent aussi des bombes d'avions. Leurs salaires horaires varient entre 3 fr. 75, moyenne des ouvriers qualifiés et 2 francs pour les manœuvres. La direction exige de tous neuf heures de travail, Dans ces Chantiers, on a toujours eu du mal à recruter un sérieux personnel d'ouvriers qualifiés. Dernièrement, des agents ont été détachés dans les grands centres de constructions navales à la recherche de main-d'œuvre. Par un contrat alléchant en apparence, ces derniers ont réussi à embaucher un certain nombre de professionnels. L'un d'eux, des Chantiers du Havre, forgeron de son état, s'est laissé prendre aux belles promesses. Il le regrette, mais trop tard! On lui avait payé son voyage du Havre à Cette, ainsi que ses frais de déplacement. Il veut aujourd'hui quitter la boîte. On le menace alors de lui retenir les sommes qu'on lui a versées. Le malheureux, avec son maigre salaire, n'a guère la possibilité de faire des économies. Il ne peut pas rembourser et le voilà rivé à l'usine. Tels sont les moyens par lesquels on s'attache la main-d'œuvre aux Chantiers Généraux.
Les usines, nous l'avons dit, sont situées dans la plaine, éloignées de toute habitation. Aussi la direction a-t-elle fait construire à l'usage des ouvriers, quelques baraques rudimentaires. Les célibataires couchent à trois ou quatre dans la même chambre, sur des paillasses Des ménages occupent trois ou quatre pièces selon le nombre de membres composant la famille. Ces logements, où fourmille la vermine, sont dépourvus d'eau, de gaz, d'électricité. Une seule fontaine fournit l'eau pour tous les locataires ainsi logés. Quant à l'électricité, ce serait jeu d'enfant capter le courant sur la force motrice de l'usine, mais la direction a bien d'autres préoccupations.
Face aux entrées des chantiers, une baraque a été transformée en gargote. Les ouvriers y prennent pension pour 10 francs par jour, boisson non comprise. A chaque repas : un plat, un légume, un fromage ou dessert. Menu démocratique direz-vous? Oui, mais le gargotier ne craint pas la concurrence, C'est dire que ses clients ne doivent pas être difficiles.
Et comment oublier le «comptoir» avec ses étagères chargées de bouteilles à spiritueux variés et de basse qualité? I joue son rôle, son triste rôle. Le «patron» donne à manger, certes, mais il sait surtout servir boire. «Alors, les gars, on remet ça?» Dix francs par jour pour la pension... combien en supplément pour les «tournées»? Le gargotier et ses bouteilles, précieux auxiliaires des usiniers. 

R. DIGNE.

 

 


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