| L'Humanité - 31 octobre 1926 |
L'AUBE DE LA COMMUNE
31 Octobre 1870
Parmi les journées qui préparèrent. directement le succès du mouvement communiste de 1871, il en est une, que l'on oublie trop fréquemment bien qu'elle ait eu une importance capitale, c'est celle du 31 octobre 1870, dont il convient donc de célébrer l'anniversaire aujourd'hui.
Les circonstances qui la provoquèrent rappellent de bien des façons, celles qui précipitèrent la dernière révolution russe la France, elle aussi, payait lourdement par la défaite militaire les fautes d'un empereur et d'une impératrice qui avaient cru que la guerre détournerait le peuple des préoccupations sociales. Bazaine, tel Rennenkampf, favori de la famille régnante, avait vendu l'armée qu'il commandait, les autres généraux, Trochu et consorts, qui n'avaient dû leurs galons qu'à leur esprit rétrograde, s'obstinaient dans leurs sanglantes erreurs.
L'exaspération des Parisiens
L'exaspération des Parisiens fut portée à son comble lorsqu'ils apprirent le 3 octobre que le Bourget gagné tardivement le 28 venait d'être perdu par l'incurie de l'administration militaire.
Le parti d'avant-garde, déjà fort, n'attendait plus une solution que de la Commune. Gustave Flourens, l'homme chéri de Belleville, qui avait été nommé par trois bataillons commandant de la garde nationale, incarnait le plus fortement cette volonté d'organisation populaire. Le général Trochu s'opposa à son désir de grouper ses bataillons sous un commandement unique. Pourtant, dès le 5 octobre, des gardes nationaux armés réclamèrent la Commune sur la place de l'Hôtel de Ville.
Ceux qui s'indignaient de voir le régime discuté en face de l'ennemi, appartenaient au parti qui avait appelé l'étranger pendant la Révolution française et qui avait triomphé avec les coalisés sous la Restauration. Il insista pour que les élections eussent lieu. Le gouvernement «démocratique» s'y déroba. Et Gambetta, patriote sonore et vain, alors ministre de l'intérieur, partait pour Tours !
Les nouvelles de la débâcle
arrivent à Paris.
Les, communistes signalèrent son départ comme une fuite et traitèrent d'usurpation l'ajournement des élections. Ils invitèrent en même temps par voie d'affiche les gardes nationaux à se réunir place de l'Hôtel de Ville pour demander l'élection de la Commune, mais le rassemblement fut dispersé par le 84 bataillon. de la garde nationale.
Ce bluff du gouvernement dit de la défense nationale ne put résister longtemps. Paris apprit presque en même temps l'évacuation du Bourget la reddition de Metz, livrée par Bazaine, le résultat des négociations de Thiers pour la conclusion d'un armistice.
Etienne Arago, maire de Paris, et ses adjoints, Floquet, Brisson, Hérisson et Clamayran, prirent l'initiative de convoquer les maires des différents arrondissements pour décider le gouvernement à procéder aux élections municipales.
Les communistes les souhaitaient aussi à condition que la Commune eut plein pouvoir d'agir et de se substituer au gouvernement de la défense nationale.
Les maires se rendirent à l'appel d'Arago, et unanimement, à l'Hôtel de Ville, le 31 octobre vers une heure, ils demandèrent les élections munici- pales immédiates. Ce vœu fut porté, aussitôt fait, au gouvernement. Mais la foule se méfiait des modérés elle avait raison, car le gouvernement, malgré la fuite de Thiers, s'efforçait encore de temporiser.
Flourens, arrivé à l'Hôtel de Ville avec ses tirailleurs, réclama alors la nomination, sans délai, d'un gouvernement composé de Millière, Delescluze, Rochefort, Dorian, Blanqui, Félix Pyat et de lui-même, qui garderait le pouvoir jusqu'aux élections de la Commune..
Les otages furent respectés et avec un scrupule tel qu'il entraîna peut-être l'échec du mouvement.
Intervention de Blanqui et de Delescluze
En effet, un membre du gouvernement de la défense nationale, Picard, ayant pu s'échapper, fit battre le rappel, convoqua les légions, et les dirigea sur l'Hôtel de Ville. Les bataillons de l'Indre qui occupaient la caserne Napoléon pénétrèrent dans la maison municipale par le souterrain qui y communiquait et que les insurgés ignoraient. Ainsi, après avoir gagné la cour intérieure, en une demi-heure, le bataillon fut maître de la place. Ce fut en vain que les insurgés firent feu par les fenêtres. Flourens, ne se sentant pas maître de la situation, fléchit, et monté sur une table, harangua en ces termes ses volontaires «Ne donnons pas à l'étranger le spectacle d'une lutte fratricide. Evitons l'effusion du sang: mais faisons respecter notre droit.»
Blanqui, arrivé vers six heures devant l'Hôtel de Ville, où jusqu'à la fin de la journée, il ne cessa de donner des ordres qui ne purent être exécutés, aurait été moins pusillanime. Il courut même un grave danger, car il fut maltraité par un bataillon du 106 régiment d'infanterie et ne dut son salut qu'aux tirailieurs de Flourens. Delescluze, au nom de l'insurrection intervint pour éviter la bataille; s'engageant, si on maintenait la promesse de procéder aux élections municipales, à faire évacuer l'Hôtel Ville, car il sentait la partie perdue. Dorian, qui avait été désigné pour participer au nouveau gouvernement, bien qu'il eut des sympathies dans l'ancien, négocia pour le même résultat. Les volontaires de Belleville abaissèrent donc leurs armes et la garde nationale appelée par les captifs n'eut pas à se servir des siennes.. Blanqui put sortir au bras de Tamisier, général en chef de la garde, et Flourens regagner Belleville, à quatre heures du matin environ, le 1er novembre.
Le gouvernement de la défense nationale manqua à sa parole, ajourna les élections municipales qui devaient avoir lieu le 2, novembre et se fit confirmer son pouvoir, le surlendemain, par un plébiscite maquillé. Il se livra, contrairement à toute bonne foi, à la plus implacable répression; des chefs de bataillon furent révoqués, et on poursuivit, malgré la promesse faite d'une amnistie, les principaux chefs du mouvement insurrectionnel. Quarante mandats d'amener environ furent ainsi lancés.
Mais l'excès de confiance en la loyauté des adversaires qui avait perdu cette journée révolutionnaire servit d'expérience aux communistes qui préparèrent avec plus de sang-froid et de méthode l'avènement de la dictature prolétarienne.
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