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L'Humanité - 31 octobre 1926

 


Comment les fermiers de Soissons ont fait le blé cher

COMMENT ON A FAIT LE BLE CHER…

Par une scandaleuse coalition les châtelains-fermiers du Soissonnais ont supprimé le marché, faussé les cours 
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)

Soissons, octobre 1926. Nous avions avisé, sur le boulevard Pasteur, un fiacre archaïque.
Conduisez-nous au moulin du Mail ... Mais prenez pour route les faubourgs ouvriers, puis les bords de l'Aisne.
Et, cahin-caha, notre équipage s'en alla par les rues de la ville. Nous laissions derrière nous les magnifiques villas et châteaux que possèdent à Soissons les fermiers de la région et les sucriers-distillateurs...
Je ne vous surprendrai point en vous disant que si ceux-ci ont depuis longue date touché leurs dommages de guerre et souvent plus ! il n'en est point de même pour les travailleurs de cette cité meurtrie.

— Voici à notre droite des maisons que l'on n'a point relevées !... Ce sont de modestes foyers d'employés, de petits fonctionnaires et d'ouvrières... Point d'argent pour ceux-ci !
Est-ce pour leur faire prendre patience qu'on leur a cédé ces taudis, malheureuses maisons de bois qui s'étendent très loin à notre gauche ?


Si vous voulez du blé
offrez une prime…

Mais quels sont ces vastes bâtiments qui se dressent sur l'autre rive de l'Aisne ?
— Les Magasins Généraux m'explique mon fidèle guide, qui depuis Laon m'accompagne. Les groupements des fermiers de la région s'en servent comme grenier d'abondance. C'est ainsi qu'actuellement du blé s'y trouve en quantité considérable. Ce sont les premiers stocks battus. Ils attendent ici une hausse prévue pour fin novembre.
— Ces entrepôts ont naturellement joué un rôle primordial dans les dernières hausses ?
— Scandaleux !... Je veux, pour preuve, vous conter cette histoire. Lorsqu'en juin dernier le blé n'avait pas atteint le cours de 200, un de mes collègues cherchait en vain du blé. Les propriétaires de stocks refusant de vendre, sous le fallacieux prétexte que granges et entrepôts étaient vides, ce meunier dû s'adresser à des négociants de l'extérieur et traiter à des prix plus élevés...
Il conclut bientôt un marché de 800 quintaux avec un courtier de Lille, mais quel ne fut pas son étonnement en apprenant que ce stock lui serait livré... par les «Magasins Généraux» de Soissons, où ils étaient déposés depuis longue date!
On m'a assuré qu'il y avait alors plus de dix mille quintaux en entrepôt dix mille quintaux qui attendaient pour être livrés que le cours atteigne 243, 50
Et comme la même opération a du se répéter partout où sont prospères les grandes exploitations et les syndicats de gros cultivateurs, je comprends pourquoi le prix du blé n'a pas cessé de monter !..

Abondance de céréales
mais farines et pain chers

Nous étions arrivés au seuil du Moulin du Mail. Belle bâtisse neuve, reconstruite, elle aussi, à la faveur des dommages de guerre… Dans la cour, un silence religieux. 
— On ne bat donc point dans ce moulin ?
Un garde, réservé, nous répond: Rarement !... Les patrons ne peuvent pas se ravitailler ici. Ils doivent acheter en dehors de la contrée, dans la Somme, et souvent plus loin. 
— Mais vous êtes pourtant au cœur d'une contrée essentiellement productrice de blé ?
— Je sais bien !... Mais nos syndicats de fermiers vendent plus cher que les producteurs des autres régions du Nord.
N'était-ce point lamentable que de voir chômer ainsi si belle, si riche installation dans une contrée si abondamment productrice de blé ?.... Je fis part de mon étonnement et de mon indignation à mon compagnon de route.
— La chose ne me surprend point. ! répliqua celui-ci. Je connais dans l'Aisne et tout autour de Soissons près de trente petits moulins qui ont dû fermer parce qu'il leur était impossible de trouver du blé chez les fermiers qui attendaient la hausse !...
Aujourd'hui, ceux-ci son sont groupés au sein de deux organisations « Syndicat agricole » et la « Coopérative du Nord de l'Aisne ». Les soixante-dix maîtres du marché du blé dans la région ont juré de « travailler » solidairement et de passer pour toutes les ventes par l'intermédiaire de ces offices.

ROUSSET.
(LIRE LA SUITE EN TROISIEME PAGE)
LES MERCANTI A L'ŒUVRE
Comment les fermiers de Soissons ont fait le blé cher
(SUITE DE LA PREMIERE PAGE)

« A la tête de ces syndicats se trouve M. Brunehaut, un des plus gros fermiers du Soissonnais. La direction en a été confiée à un habile trafiquant du nom de Collin.
« De cette coalition est né un véritable trust!
«La Bourse de Soissons n'a plus de raison d'être ! Les cours ne se font plus ici suivant l'offre et la demande, mais suivant la volonté de ces organisations !...
« C'est ainsi que le blé est généralement coté ici à un cours supérieur... à celui de Paris et que le pain se vend cinq centimes plus cher que dans la Seine. Et nous sommes ici au seuil des grandes cultures !...
« Les vendeurs du syndicat n'imposent-ils pas à la meunerie locale le même prix que ceux qu'ils pratiquent sur les places les plus éloignées, bien qu'ils n'aient aucun frais de transport à supporter pour les livraisons!! 

Le trust des fermiers châtelains
« Bien mieux ! Constitués sous la forme de coopératives, ces sociétés bénéficient de faveurs fiscales particulières et profitent d'avances faites par l'Etat au taux de 2 % avances qu'elles servent ensuite à 3 % à leurs adhérents, qui peuvent ainsi garder leurs blés fort longtemps !...
Ce qui est évidemment pour les fermiers un avantage très sensible? Mais ils en trouvent bien d'autres, dans ce foyer de spéculation !... Fournitures à bon compte des matières premières (engrais, semences, bétail, etc.), certitude de vendre au plus haut prix leurs récoltes...
« D'ailleurs, ceux qui restent en marge de ces organisations sont à tel point désavantagés qu'ils ne tardent pas à adhérer !
— Le trust est donc tout puissant !…
Bel exemple de concentration, et qui nous donne une indication de ce que peuvent faire, dans le régime actuel, ces formidables groupements économiques.

ROUSSET.

Erratum. Dans le précédent article sur les fermes-châteaux du Soissonnais, il fallait lire : « leur production globale est de 75 mille quintaux... » et non « de 75 millions de quintaux... »

 

 


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