| L'Œuvre - 24 octobre 1926 |
POINTS DE VUE ET FAÇONS DE VOIR
En lisant la déclaration de Bordeaux
On a beau être écrivain, c'est-à-dire, comme se le figurent les braves bourgeois, insouciant et ignorant des réalités, on n'en est pas moins homme.
Aussi, comme les autres, je me lamente sur le sort de plus en plus difficile qui est fait aux gens de ma condition.
A mesure que le temps marche, l'existence perd peu à peu de son agrément; il faut déjà renoncer au superflu et, bientôt, on commencera à rogner sur le nécessaire.
C'est que le coût de la vie s'accroît lentement mais sûrement, alors que nos ressources restent au point où elles en étaient il y a trois ou quatre ans, si-toutefois elles ne diminuent pas, ce qui ne saurait larder.
Car enfin il va de soi que, dans l'état de gêne grandissante où ils se trouvent, les Français, contraints de se restreindre, se passeront plutôt d'acheter des livres et des revues que des légumes et des côtelettes.
Si le boucher et le fruitier gardent un cœur serein quand ils changent les étiquettes de leurs marchandises pour cause de hausse nouvelle, persuadés que le client continuera à venir dans leur boutique, les écrivains sont fort inquiets chaque fois que le prix des livres augmente, sachant qu'à ce jeu-là on perd plus de lecteurs qu'on n'en gagne.
Je sais bien que le nombre des habiles, enrichis par des spéculations à la faveur de cette vie chère qui ruine la plupart, est loin d'être négligeable, mais ce n'est point parmi ce gibier de parvenus que se recrutent nos clients.
Ceux-là vont au rayon des autos de luxe, des colliers de perles, voire à celui des théâtres et des tableaux de maîtres, mais ils n'ont que faire d'entrer chez le libraire.
Bref, de quelque côté que nous envisagions les choses, la crise financière nous accable et nous commençons à nous demander si les temps nouveaux n'élaborent point la disparition, pour raison de famine, du travailleur intellectuel aussi bien que du fonctionnaire et du rentier, espèces condamnées par les dures lois économiques.
Etonnez-vous après cela que mon attention se soit portée, ces jours-ci, sur le Congrès radical de Bordeaux.
La politique d'ordinaire nous laisse froids; l'homme de lettres n'y est pas à son aise. Mais, à une époque comme celle-ci, la politique intéresse tous ceux qui souhaitent voir changer leur situation. Pour la première fois peut-être, j'ai donc suivi attentivement les travaux d'un congrès. Un parti politique, cela paraît une chose assez curieuse pour un homme qui n'est d'aucun parti.
Soyez persuadés que nous sommes nombreux à être dans ce cas.
Dans ce pays de suffrage universel, la proportion des citoyens inféodés à un parti déterminé est minime; les autres, la grande majorité, ont une opinion, ce n'est pas du tout la même chose.
On peut être d'opinion radicale ou socialisante sans le savoir, et à plus forte raison sans appartenir au parti correspondant. C'est une situation assez absurde ainsi que vient de me le démontrer le Congrès de Bordeaux.
Je n'apprendrai à personne que dans la classe bourgeoise les radicaux n'ont pas bonne presse. Lisez les grands journaux, vous verrez qu'on est chiche d'éloges envers eux et fertile en reproches. Prenez dix personnes de condition bourgeoise et de petite fortune, huit au moins se croient obligées de railler les radicaux quand ils ne les maudissent pas. On leur décoche les plaisanteries classiques sur l'assiette au beurre, les mangeurs de curés, le Grand Soir, etc., etc... ce qui est absurde et souverainement injuste..
Remarquez que les mêmes gens, si sévères aux radicaux sont républicains, somme toute, n'étant ni monarchistes, ni bonapartistes.
De plus, aujourd'hui, sur ces huit personnes sept au moins sont dans la gêne : officiers en retraite, anciens ou récents fonctionnaires, petits propriétaires, petits rentiers, ils sont les premières victimes de l'état de choses actuel et leurs intérêts se confondent exactement avec ceux de la masse prolétarienne.
Comment ne voient-ils pas que le Congrès radical vient de dresser le tableau de leurs propres revendications, et que ce parti prend en main leur cause, qui est celle de tous les petits?
Mais leurs préjugés anti-parlementaires les aveuglent; la phraséologie radicale leur masque la similitude des projets. Des formules comme «plus de justice fiscale», «plus de bien-être pour la masse ouvrière et paysanne», leur paraissent grosses de menaces révolutionnaires. Ils ne voient point que de cette masse ils font maintenant partie, et que la justice fiscale diminuerait leur feuille de contributions.
Les malheureux ont joint leur voix indignée au chœur des mercantis, des spéculateurs, des puissants de tout acabit qui semaient la panique au temps où Herriot s'efforçait courageusement de répartir selon l'équité les charges financières que la rapacité des grands après la guerre ont rendues si lourdes.
Si cependant ils lisaient la déclaration du Congrès radical, resteraient-ils aveugles sur leurs véritables intérêts ? Beaucoup d'écrivains partagent l'état d'esprit de ces braves gens, car parmi eux la mode est à la réaction, l'anti-radicalisme est une élégance et je ne sais rien de plus pitoyable.
Pour moi, je constate que dans la ruée générale des appétits, parmi les coalitions des banquiers, des grands industriels cyniquement dédaigneux des petites gens et qui, de parti-pris, poussent à la hausse, réduisant à une existence de misère tant de familles honnêtes; parmi la horde des spéculateurs sans vergogne, parmi les théoriciens réactionnaires qui affichent leur mépris de la masse, glorifient la tyrannie des plus forts et la guerre abominable; dans ce débordement d'égoïsme, de cupidité et d'injustices, un parti ose se dire hautement le défenseur des faibles, des pauvres, des opprimés, un parti crie sa foi en la justice sociale, en la réconciliation des peuples. M'est avis qu'il a mérité l'estime de ceux qui ont un peu d'idéal dans l'âme et de pitié humaine dans le cœur. Et moi, homme de lettres, ne serais-je pas indigne du noble métier que j'ai la fierté d'exercer, si je lui refusais ma sympathie ?
Jean de Pierrefeu
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