| Paris-Soir - 24 octobre 1926 |
LES QUESTIONS OUVRIERES
La vie chère et les salaires
C'est un fait qu'en dépit de la baisse de la livre et du dollar, le prix de la vie ne cesse de monter. Tant que les prix du marché intérieur n'auront pas atteint les prix du marché mondial, on n'enrayera pas cette hausse qui a pris depuis quelques semaines une allure de record. Du moins convient-il de reconnaître qu'elle affecte douloureusement le modeste budget des familles ouvrières, qu'elle en détruit l'équilibre et que, au seui! d'un hiver qui s'annonce assez rude, elle cause à des millions de braves gens une véritable angoisse. Nous avons cette chance inespérée que le chômage est à peu près inexistant chez nous. La crise économique, dont souffrent tous les pays qui ont revalorisé ou stabilisé leur monnaie, nous a jusqu'ici épargnés. Nos usines travaillent à pleins bras. C'est à peine si les affaires commencent à se ressentir des resserrements de crédits inséparables de toute tentative sérieuse d'assainissement financier. Nous n'échapperons certes pas à la crise. Elle est fatale. Elle sera plus ou moins pénible selon qu'on se hâtera de remédier au mal ou qu'on hésitera devant les solutions nécessaires. Mais on ne l'évitera pas. Il est heureux, somme toute, qu'elle ne semble pas devoir se produire au cœur même de la mauvaise saison. Mais dans l'état actuel des choses la question des salaires ouvriers revêt déjà un caractère de très réelle gravité.
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Les travailleurs ont le droit d'exiger que le produit de leur travail leur permette de vivre et d'assurer la subsistance des êtres chers dont ils ont la charge. Mais, il ne leur suffit pas d'obtenir la satisfaction de leurs besoins élémentaires. Ce salaire-ration, selon le mot pittoresque et juste de Dubreuil, l'un des « animateurs » du mouvement syndical, n'épuise pas leur droit. M. Roger Picard (1) a fort bien vu que l'ouvrier «se forme une certaine idée du rapport qui doit exister entre son salaire et le rendement de son effort» qu'il estime avec raison que, quel que soit le niveau des prix, son habileté professionnelle ou sa dépense d'énergie musculaire doit lui valoir une rémunération spéciale, qu'au surplus il est fondé à prétendre que son travail lui garantisse «l'avenir et le présent». Il réclame donc « un salaire supérieur au minimum de ses besoins ». Le respect de la «loi d'airain» ne dépend pas du bon plaisir des patrons il est à la base de rapports sociaux normaux. Il intervient dans la fixation des salaires comme un élément important. Nous en avons signalé d'autres. On nous accordera, en outre, que, dans la mesure où s'accroît la prospérité générale, il est légitime que les travailleurs songent à relever leur «standard de vie».
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Il y a donc solidarité entre les salaires et les prix. Mais les salaires n'ont pas suivi la courbe des prix.
Dans sa remarquable conférence sur «les Salaires en fonction des conditions économiques», M. Roger Picard, à l'aide des statistiques du B. I. T., établit qu'on a constaté une hausse ininterrompue du coût de la vie depuis le début de la guerre jusqu'à la fin de 1920. Après «une baisse lente» en 1921 et 1922, les prix «ont recommencé à monter sans interruption». Les salaires, eux, ont baissé depuis le mois d'août 1914 jusqu'à la fin de 1915. Ils ne se relevèrent «sensiblement» qu'à partir de 1917 et jusqu'en 1920. En 1921, crise de chômage. Les salaires baissent de 25 à 30 %. Nouvelle hausse à partir de 1922.
Mais deux constatations s'imposent:La première, c'est que «la courbe des salaires n'arrive jamais à rejoindre complètement la courbe des prix».
Le salaire «suit la hausse des prix». Seulement, il la suit « avec un décalage ». De sorte que si le salaire monte « les possibilités d'échanger ce salaire » contre des denrées de consommation ou des produits manufacturés vont diminuant…
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Est-il possible de « lier les prix aux salaires » ? Nombre d'organisations syndicales le pensent. Elles ont inscrit à leur programme « l'échelle mobile ». Le système a reçu une application partielle dans plusieurs pays et plusieurs industries. Il a été généralisé en Allemagne au moment de la catastrophe monétaire. Son fonctionnement est simple. L'Office des statistiques publie une ou deux fois par semaine « l'indice du coût de la vie et des prix de détail ». Les patrons sont obligés de modifier hebdomadairement ou bi-hebdomadairement les salaires selon les variations de cet indice. Des tribunaux et des « autorités d'arbitrage » interviennent en cas de conflit. C'est « l'échelle mobile » qui a, dans la mesure du possible, permis aux ouvriers allemands de supporter les effroyables misères de l'inflation. M. Roger Picard observe qu'elle a également « amené beaucoup de groupements ouvriers et patronaux à faire des contrats collectifs et à fixer eux-mêmes les bases sur lesquelles on calculait les écarts de prix qui devaient donner lieu à des rajustements de salaires ».
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La poussée de vie chère dont nous subissons à l'heure présente effets rend indispensable les « l'adaptation des salaires au prix de la vie ». Nous n'avons pas à décider ici des modalités de cette adaptation. D'un point de vue de stricte justice et sans même tenir compte des nécessités que révèle l'étude impartiale de la situation, on nous permettra de signaler que, étudiant les « théories du salaire », un professeur de la Faculté de droit de Paris, M. William Qualid (2), est arrivé à cette conclusion, qui explique, selon lui, « la psychologie ouvrière »:
« Les travailleurs, qui veulent conserver et améliorer leur place relative dans la Société, ont l'impression d'être sacrifiés. Il semble... que la part du capital comme tel a augmenté proportionnellement plus que celle du travail. Le salaire de 1826 à 1906 a triplé ; le revenu du capital a quadruplé. Au surplus, il ne paraît pas douteux que si les salariés ont vu leur salaire journalier augmenter à peu près dans la même mesure que le coût de la vie, les profits de l'entrepreneur ont grandi plus que proportionnellement à en juger par l'indice de l'impôt sur les bénéfices de guerre... »
L.-O. FROSSARD,
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