| Le Petit Journal illustré - 24 octobre 1926 |
Les détenus qui ne «s'en font pas».
Prison politique et prison pour dettes.
Lorsque le gouvernement a supprimé un certain nombre de petites prisons jugées inutiles, on a rappelé, fort à propos et non sans humour que certaines d'entre elles n'abritant jamais qu'un ou deux prisonniers, la discipline y était remplacée par une aimable fantaisie. L'unique prisonnier devenait, pour son gardien, un compagnon ou un aide. Il bêchait le jardin, sciait le bois de Mme la gardienne ou, quand venait l'époque de la pêche, s'en allait taquiner le goujon côte à côte avec celui que la loi lui avait donné pour surveillant.
Or, il vient de se passer à Versailles, qui peut s'enorgueillir pourtant d'une prison copieusement habitée, une aventure non moins extraordinaire.
Un gardien offrit à un détenu d'aller se promener en ville. Celui-ci, bien entendu, accepta et les deux hommes, après avoir pris un peu l'air, s'en furent, dans un bar voisin, faire une partie de belote. Mais ceci n'est rien encore. Il fallait quelqu'un pour assurer l'ordre dans la prison en l'absence du gardien facétieux: ce soin fut confié à une autre détenu qui, il faut le reconnaître, s'en acquitta scrupuleusement. Il ne proposa la clef des champs à aucun de ses camarades confiés à sa surveillance. Toutes les portes restèrent verrouillées.
Voyez-vous qu'il en soit ainsi dans toutes les prisons de France? Non, rassurez-vous ! Cette histoire n'est qu'une amusante exception. Bien plus, elle aura l'avantage pour les honnêtes gens de faire observer désormais les règlements avec plus de rigueur. Pour nous, c'est aussi l'occasion d'évoquer certains laisser-aller qui eurent cours autrefois.
Certes, les vrais criminels n'ont jamais joui d'aucune faveur. Au contraire! Parmi les prisons de l'ancien régime, le grand et le petit Châtelet, les Madelonnettes, le Fort-l'Evêque, la Bastille ou Bicêtre, toutes disparues de nos jours, aucune n'a passé pour un lieu de délices. Mais si l'on arrive à l'époque où Sainte-Pélagie fut destinée à recevoir des prisonniers politiques, on a la surprise de constater que ses hôtes de passage, dont le seul tort était d'avoir déplu au pouvoir alors existant, n'étaient vraiment pas trop mal traités.
Un des premiers, le poète Béranger le constata. Dans sa cellule, qu'on ne fermait pas, il continuait à faire des vers et à recevoir des vistes, comme dans son salon. Raspail, lui, organisait des conférences où ses amis se rendaient en foules. Proud'hon continuait à diriger son journal, la Voix du peuple, et non seulement les rédacteurs et les typos venaient prendre ses ordres librement, mais, quand il le jugeait utile, Proud'hon se rendait lui-même dans les bureaux de son journal. Au moment du coup d'Etat du 2 décembre, Victor Hugo supplia le prisonnier de diriger le mouvement contre le prince-président, mais Proud'hon s'excusa c'était, précisément ce jour-là, son jour de sortie, il avait promis au directeur de rentrer le soir-même à Sainte-Pélagie, il ne voulait pas manquer à sa parole. Enfin et c'est peut-être là le plus joli Félix Pyat, quoique prisonnier, allait, chaque jour, surveiller, à l'Odéon, les répétitions de sa pièce, Diogène. Le soir de la première, il assista, bien entendu, à la représentation, et, dans les couloirs, se trouva nez à nez avec le préfet de police. Que fit le préfet? Il félicita l'auteur, qui, tranquillement, regagna ensuite sa prison.
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Heureux temps qui, d'ailleurs, ne dura pas! Le règlement de Sainte-Pélagie devint moins fantaisiste et ceux qui furent enfermés par la suite pour raison politique, comme Blanqui, Jules Vallès et Rochefort, s'en aperçurent. Adieu, les promenades dans Paris! Adieu, les visites dans les chambres des «personnes du sexe»!
Au siècle dernier, il y eut aussi une prison, aujourd'hui disparue, dont le souvenir révolte notre sentiment de la justice et qui, en réalité, était pour ses habitants un agréable séjour : c'est la prison pour dettes de la rue de Clichy, à Paris. Vous savez qu'en ce temps-là, les créanciers pouvaient faire enfermer leurs débiteurs insolvables. Aucun de ceux-ci ne s'en est plaint. Cette prison, construite en 1826, abritait, non de noirs cachots, mais des chambres confortables, bien éclairées, bien chauffées l'hiver, et où il n'était pas défendu de faire venir son propre mobilier. Les condamnés pouvaient également recevoir du dehors leur nourriture. La prison avait d'ailleurs son propre restaurant, dirigé par un détenu, ainsi que des cafés, des boutiques de coiffeurs ou de tailleurs, une salle de lecture et un bureau de poste. Pour passer le temps, on y organisait des réunions littéraires ou musicales, des fêtes de toutes sortes, auxquelles assistaient les amis du dehors comme ceux du dedans. Toutes les visites étaient permises... sauf celles des huissiers. Si l'un d'eux s'aventurait entre ces murs, il pouvait être sûr d'être plongé, par ses victimes, dans la fontaine de la cour, sous l'œil amusé des gardiens.
Plus d'un débiteur dans l'embarras a dû regretter, quand elle fut supprimée, la prison pour dettes de Clichy.
Roger REGIS.
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