| Le Quotidien - 20 octobre 1926 |
Il faut créer des coopératives pour la vente des légumes
Par Albine ALBARAN
Ce matin j'ai fait, mon marché. Le soleil d'octobre était dans toute sa gloire. Et cependant le visage des ménagères ne rayonnait pas. Les rares légumes qu'on peut se procurer à nos hâles de banlieue avaient encore renchéri.
Les haricots à écosser étaient subitement passés de 1 fr. 20 la livre à 2 francs !
J'ai vu de pauvres vieilles mains contempler l'affiche où s'étalait, trop lisible, hélas ! le prix immoral. Et puis elles tournaient un dos un peu plus arqué, un peu plus tassé sous un invisible fardeau. J'en ai surpris une — une vieille dame digne, avec une jupe d'avant-guerre — je l'ai surprise, dis-je, qui confiait à sa voisine :
—Il faut renoncer aux haricots, légumes de luxe, et peut-être aussi rêver qu'un dieu secourable transforme les petits retraités en gorets… En vérité, heureux les cochons qui, eux, mangent de la pomme de terre !
Que voulez-vous ?... J'ai beau n'être point encore rentière, cela me fend le cœur de voir ces théories de petites vieilles émouvantes qui s'en viennent consulter, chaque matin, la côte des légumes. La viande, elles sont habituées à s'en passer... elles disent — avec un sourire navrant — que ça ne vaut plus rien pour leur âge. Hélas ! elles ne peuvent-soutenir sérieusement que les légumes leur sont néfastes aussi.
Savez-vous ce que mangent les petits rentiers démocratiques, — les rentiers à trois cents francs par mois — quand le pain dépasse cinq francs les quatre livres et que le poireau est à vingt sous la pièce ?
Ils vivent de panades, comme chez les mauvais nourriciers, les enfants mal nourris.
L'autre jour, une vieille fort proprette est venue sonner à ma grille. Elle a demandé à ma femme de ménage s'il n'y avait point de croûtes à acheter dans la maison.
— Je vous les paierai cinq sous la livre ! disait-elle avec une mine engageante.
Nous n'avions de croûtes que sur nos murs. Nous le regrettâmes, puisque les croûtes requises n'étaient vraisemblablement pas destinées à nourrir des volailles.
Au prix où ascensionnent les choux, les carottes, il est d'importance vitale que les coopératives de consommation ouvrent des rayons de légumes. On n'a pas en vain, mené une campagne végétarienne — qui dure encore — pour voir débiter les haricots dans leurs cosses à quatre francs le kilo et pour admettre que le chou frisé se paie la tête des consommateurs.
Il y a certes des légumes aristocratiques... Que les Américains et les millionnaires s'adjugent nos asperges, nos champignons de couche, nos cèpes forestiers, nos truffes et nos tomates, passe encore. Mais les légumes à pot-au-feu, les pommes de terre et les haricots doivent, en règme démocratique, rester le lot du pauvre monde.
Voici venir l'hiver qui creuse les appétits. Que de falotes vies vont tourner autour d'une marmite vide ! Est-ce trop de réclamer pour les petits rentiers de la République, pour eux qui ont travaillé et souffert, le droit à la soupe maigre et quotidienne ?
| retour 20 octobre 1926 |



