| Le Quotidien - 20 octobre 1926 |
Notre Politique
Déception à gauche Irritation à droite
La gauche n'est pas satisfaite de la déclaration du congrès de Bordeaux autant que ses rédacteurs, dans leur sincère optimisme, l'eussent souhaité.
Elle n'y trouve que des promesses incertaines et de faibles espoirs. Par contre, trop d'imprécisions la troublent.
Elle s'inquiète de voir qu'un an après le congrès de Nice, on n'a repris ses formules, qui furent alors unanimement acclamées, que pour les atténuer.
Est-ce habileté ?
Est-ce le signe d'une évolution?
Le doute même où l'on demeure est un grave sujet de préoccupation. Mais il faut bien reconnaître, pour être juste, que si la gauche n'est pas contente, la droite ne l'est pas davantage.
La presse réactionnaire ne cache point qu'elle s'attendait à de meilleurs résultats. Elle avait, ces jours. derniers, caressé les radicaux d'une main si douce! Ne s'étaient-ils pas convertis ?
La réponse les choque et les révolte. Ses efforts sont perdus du moment que le Cartel reste la charte républicaine.
Curtius, dans Le Gaulois, traduit très bien cette façon de penser.
« Il faudrait, pour rassurer les capitaux, écrit-il, pour créer un grand mouvement de l'argent vers les affaires françaises, que la nation ait nettement la sensation que c'en est fini des expériences socialistes, des projets de prélèvement sur la fortune acquise, de toutes les atteintes au droit de propriété et des folies financières dont le cabinet Herriot nous a donné l'exemple. On n'a pas cette sensation. Donc, rien de bon pour le pays, rien de bon pour le parti radical lui-même n'est sorti des grandes assises bordelaises .»
A lire ces lignes, chacun peut se rendre compte de tout ce que l'on avait rêvé dans le clan des possédants.
Les conséquences de la trouble politique actuelle ne pouvaient être rien d'autre, à leurs yeux, que la dénonciation et la répudiation, par la partie la plus modérée de la démocratie, de tous les principes démocratiques. On reconnaissait, certes, aux républicains le droit d'exister, mais à la condition qu'ils se fondissent avec les conservateurs sociaux, qui sont les ennemis éternels de la République..
Toucher à la fortune. acquise, dans un moment où les plus pauvres. sont accablés de lourdes charges; restreindre le droit de propriété, dans un moment où tant d'hommes, qui n'ont que la propriété de leurs membres, ne sont pas assurés de son utilisation et dépendent de tous les caprices, quelle horreur !
Les socialistes seuls, voulait-on croire, envisagent de pareilles abominations; mais les radicaux, après une courte folie, en sont revenus. On l'espérait, on l'écrivait. Il faut aujourd'hui. déchanter.
Là même où les chefs du parti ont imposé au congrès des formules voilées, la volonté de réformes audacieuses subsiste. Tels et tels leaders ont conseillé des ménagements dont nous pouvons bien nous inquiéter, nous. Mais leurs troupes, plus fidèles, ont gardé le souci de maintenir le programme du Onze Mai, et cela suffit à inquiéter la réaction. Pour juger le congrès de Bordeaux selon ses mérites, il ne suffit pas de se placer au point de vue de la gauche, qui est déçue.
Il faut aussi se placer au point de vue de la droite, qui est irritée.
PIERRE BERTRAND.
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