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Le Petit Journal illustré - 24 octobre 1926

 


Couturières contre dactylos

Le labeur féminin
Trop peu de couturières et de modistes.
Trop de dactylos.

S'il faut en croire le Bulletin officiel du  ministère du Travail, les conditions du labeur féminin dans les industries de la mode et du vêtement se sont singulièrement améliorées depuis la guerre.
Il faut bien le dire, les ouvrières de l'aiguille, ces «midinettes» qui sont le sourire de la grande ville, étaient naguère bien peu favorisées. Leur condition pouvait se résumer en cette formule «beaucoup de travail et peu de gain». Le comte d'Haussonville, leurs plus vaillants protecteurs, publiait, il y a une vingtaine d'années, touchant le travail et les ressources de ces pauvres ouvrières, des chiffres qui montrent combien précaire était leur existence.
Voici, par exemple, une ouvrière qui gagnait 3 fr. 75 par jour... Oui, c'était là, aux environs de 1906, le salaire, non point d'une apprentie, mais d'une véritable ouvrière sachant déjà besogner de son métier. Et la pauvre fille eût réussi à vivre à ce prix. Mais il y avait le chômage... Plus de cent jours par an, en comptant les fêtes et les dimanches. Si bien que le gain total de l'ouvrière n'atteignait pas même, en fin de compte, mille francs par an.
Il est vrai que, par contre, dans les moments de presse, il y avait les veillées. Mais les veillées avaient surtout pour effet d'épuiser l'ouvrière sans lui apporter un notable accroissement de salaire
Que les temps sont changés !... L'application des lois sur la protection de l'ouvrière se heurta longtemps à de farouches résistances. Les règlements sur l'hygiène des ateliers, sur la durée du travail, étaient constamment transgressés dans une foule de maisons parisiennes. Les inspecteurs et les inspectrices du travail ne cessaient de sévir... Or, il n'en est plus de même aujourd'hui. Le respect des lois a fini par s'imposer partout. La journée de huit heures, la semaine anglaise, la suppression des veillées, ont modifié complètement les conditions du travail. L'«arpète», autrefois, payait pour apprendre le métier, et on le lui enseignait mal, car elle n'était employée qu'à faire les courses de la maison. Aujourd'hui, on la paie et on ne la distrait plus du travail de l'atelier. Ce n'est plus elle qui fait les livraisons.
L'ouvrière, qui, il y a vingt ans, recevait 3 fr. 75 par jour, et touchait à peine mille francs par an, ne tarde pas, dès qu'elle a acquis un peu d'habileté, à se voir attribuer un salaire qui lui vaut plus en deux mois que ce que gagnait sa devancière dans toute une année.
Dans la mode, où, jadis, sévissait l'abominable exploitation du «travail à l'essai», du travail qu'on ne payait pas, dans la mode, la jeune apprêteuse qu'on payait autrefois un peu moins que rien, débute aujourd'hui à soixante ou soixante-dix francs par semaine et arrive vite, si elle a du goût, à se faire cinq cents francs par mois. Quant aux bonnes garnisseuses, c'est à trois fois cette somme qu'elles peuvent prétendre.
Oui, les statistiques du ministère du Travail n'exagèrent pas, les conditions du labeur féminin dans les industries du vêtement et de la mode se sont, depuis la guerre, considérablement améliorées.
Et, pourtant !...
Et, pourtant, entendez-vous les plaintes des Chambres syndicales de ces industries?... Le recrutement du personnel des ateliers devient de plus en plus difficile. Plus d'apprenties!... Les petites filles ne veulent plus être ni couturières, ni modistes. L'aiguille est délaissée : c'est la machine à écrire qui triomphe partout. L'attrait du gain immédiat détourne des jolis métiers féminins toutes ces petites Parisiennes. En quelques mois on fait une dactylo convenable; il faut deux ans d'apprentissage pour devenir une couturière ou une modiste de quelque expérience et de quelque habileté.
Et puis, il semble que l'absurde préjugé de la supériorité des professions dites libérales, auxquels les hommes ont renoncé depuis la guerre, ait trouvé un refuge dans l'élément féminin. La modiste, la couturière, si expérimentées qu'elles soient, demeurent des ouvrières : la dactylo est une manière de petite bourgeoise qui peut 'imaginer, si ses parents furent de modestes travailleurs manuels, qu'elle a monté de quelques degrés dans la hiérarchie sociale.
Il faudrait cependant ouvrir les yeux à toute cette jeunesse qu'un mirage égare en ce moment. Seules, parmi les dactylos, peuvent espérer de hauts salaires, celles qui ont une instruction solide, des diplômes, connaissent plusieurs langues et sont, en même temps, de parfaites sténographes. Les autres sont condamnées, pour toute leur vie de labeur, aux gains médiocres... Or, parmi toutes ces mains mignonnes dont les doigts tapotent sur des machines à écrire, il en est certainement qui eussent excellé dans l'art si parisien de chiffonner des rubans... Pensez-y, mademoiselle, vous seriez peut-être un jour une artiste... Cela ne vaut-il pas mieux que d'être toute votre vie une simple manœuvre du clavier?

Ernest LAUT.

 

 


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