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L'Œuvre - 12 octobre 1926

 


réponse de Pierre Mille

AH NON, PLUS MAINTENANT !

Un de mes confrères, qui a des sympathies pour le fascisme (je ne songe bas à lui en faire personnellement reproche: en France, toutes les opinions sont libres), vient de me mettre en cause d'une façon assez inattendue. Rendant compte des conversations qu'il entretint en Italie, il écrit:

— Il était assez curieux de constater que la question qu'on me posait surtout était celle-ci : «Mais que pense-t-on chez vous, de nos revendications coloniales?»... Quelques jeunes fascistes, esprits charmants, d'ailleurs, ne m'ont pas caché ce que j'appellerais leurs impatiences. D'autres m'ont semblé mal renseignés sur les intentions de la France.
A tous j'ai répondu en me servant de la thèse exposée dans un journal (ce journal, du reste, n'était pas l'Œuvre) par M. Pierre Mille. Je leur ai donc dit que la France reconnaît sincèrement l'entière légitimité de leur grief, lorsqu'ils se plaignent de n'avoir pas été compris, malgré leur surpopulation, dans la répartition coloniale qui a eu lieu à Versailles, et dans celle des mandats coloniaux. J'ai ajouté que, sans quitter l'horizon méditerranéen, il y avait à quelque chose à faire.

C'est vrai, j'ai bien dit quelque chose comme ça, il y a trois mois (entre parenthèses, je tiens à spécifier que, lorsque je parlais «d'horizon méditerranéen» il ne s'agissait pas, dans ma pensée, de changer quoi que ce soit à notre situation protectrice en Tunisie, mais bien au contraire de la consolider). Mais j’écris aujourd'hui que ce que je proposais en juillet, je ne le propose plus en cette fin de septembre 1926 !
S'il y a des conversations entamées entre l'Italie et la France au sujet de l’Abyssinie, au sujet du régime de Tanger, je ne réclame pas qu'on les renie, les engagements pris, même verbalement. La France est un Etat qui ne manque jamais à sa parole, une fois donnée. Mais au delà, plus rien, plus rien de rien ! Je retire tout ce que j’avais dit.
Je l'avais dit pourtant en toute conviction, estimant qu'il convient de distinguer Mussolini et le fascisme, accidents passagers, de l'Italie durable; considérant de plus que, en présence de l'action des Etats-Unis, qui tendent, au nom de leurs «créances», à s'immiscer non seulement dans les affaires économiques de l'ancien monde, mais dans sa politique, il devient opportun de reconstituer un bloc européen ayant conscience de l'uniformité de ses intérêts; et que, pour reconstituer ce bloc, il faut satisfaire autant que possible les désirs de chacune des parties.

Mais aujourd'hui, après l'attentat dont a été victime M. Mussolini et dont il a injustement voulu nous rendre responsables dans un discours public et retentissant; après la campagne impardonnable, inacceptable, des journaux italiens contre nous,   un de ces journaux devenu la propriété de personnes qui touchent de près l'actuel gouvernement italien, n'a-t-il pas été jusqu'à nous menacer de la guerre si nous n'obtempérions pas dans le plus bref délai aux exigences fascistes? - après cette campagne que M. Mussolini non seulement connaissait, mais pouvait empêcher, puisque la liberté de la presse n'existe plus en Italie, j'écris froidement et décidément que nous ne devons plus songer à un geste qui, en juillet, aurait été un geste de bonne grâce et de générosité, mais qui, en septembre, ne serait plus qu'un acte d'inqualifiable et impraticable faiblesse !

Et c'est aux fascistes italiens eux-mêmes que j'en appelle ! J'imagine, s’ils sont intelligents et charmants, comme l'ajoute mon confrère qu'ils voudront bien m'accorder le droit, et même le devoir, d'avoir comme Français autant de fierté nationale qu'un Italien. 
Eh bien ! supposons qu'un Français venant d'Italie ait tenté d'assassiner M. Doumergue, ou M. Poincaré, Juste au moment où quelques Italiens raisonnables commençaient à émettre publiquement l'avis qu'il convenait de réviser pour la rendre plus supportable au protectorat français, la convention de 1896 relative au statut des Italiens en Tunisie. Et supposons encore que M. Doumergue, ou M. Poincaré, juste à cet instant, déclarent, fort imprudemment et fort impolitiquement, que l'Italie doit abandonner tous ses droits de justice, de police, d'administration sur les Français vivant en Italie - en d'autres termes que la France aura le droit d'avoir une police et une Justice indépendantes en Italie ? Est-ce que la fierté nationale italienne ne se révolterait pas, pour la raison la plus légitime? Est-ce que les Italiens raisonnables, qui souhaitaient un arrangement raisonnable avec la France sur la réforme de la convention de 1896 ne décideraient pas, séance tenante, que cela est devenu impossible? Impossible parce qu'on ne doit rien à ceux qui ne parlent que la menace à la bouche, et en brandissant - même seulement de façon littéraire - de grandes colichemardes, mêmes imaginaires ? Il est sûr qu'il n'y aurait plus aucun Italien, si pacifique, si rassis et tempéré qu'il fût, si désireux de maintenir et d'affermir une entente entre deux nations sœurs, qui n'exprimât publiquement, dans de telles circonstances, cette opinion: «On ne peut plus causer, on ne peut plus rien donner, ni promettre. Arrêtons les frais!»

Que les Italiens me pardonnent si j'en dis, si j'en fais autant. Eux qui sont si chatouilleux sur les questions d'honneur et de prestige, ils doivent concevoir que c'est pour nous une question d'honneur et de prestige. Et si évidente que nous aurions toute l'Europe- que dis-je, le monde entier de notre côté. Or cette affaire d'un mandat colonial à l'Italie ne peut se régler entre la France et l'Italie seule à seule, mais avec toutes les puissances intéressées. D'où il résulte que toutes tendances de notre part à satisfaire les désirs coloniaux de l'Italie ne peuvent plus subsister, du fait d'une phrase et de beaucoup d'articles imprudents que ni l'honneur national ni même la raison nationale ne sauraient admettre. Je le regrette infiniment, mais c'est ainsi ; un homme d'Etat français qui voudrait persévérer dans cette voie serait renversé immédiatement. 

Pierre Mille

 


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