| Le Quotidien - 17 octobre 1926 |
La Chronique Souriante
CINÉMA
par Michel GEORGES-MICHEL
Le bruit ayant couru qu'une petite salle de cinéma du quartier du Panthéon donnait un film en dépit de l'interdiction de la police, tout Paris s'y précipita.
Qu'on ne se méprenne pas. Tous les habitués de ce studio savaient fort bien que le film ne pouvait rien présenter d'immoral. En effet. J'y suis allé, comme bien des gens. Et, d'après ce que m'a dit l'auteur, on ne lui cherche noise que parce qu'il expose un peu trop de la misère d'une grande ville. On l'accuse de produire une œuvre à tendances.
A la vérité, il y a là moins de misère en images que dans beaucoup d'autres scénarios donnés chaque jour et chaque soir dans toute la France. Mais voilà : dans le film incriminé, il n'y a pas d'histoire, je veux dire pas d'affabulation, pas d'anecdote, partant, pas de conclusion. A chacun de tirer la sienne des tableaux qu'on lui montre.
Selon les heures de Paris, voici une vieille femme qui se traîne, en loques, sous un pont ; une autre qui descend a une somptueuse auto; un bal musette où ne tournent que des personnages synthétiques; un comptoir de marchand de vins où l'on ne voit que les verres et les différentes mains qui les saisissent; puis des superpositions de scènes et de personnages, comme nous en montrèrent non les cinégraphistes allemands,, mais les premiers cubistes.
Il est à craindre que les protestations qui se sont élevées contre la projection de ce film ne soient d'un ordre esthétique plutôt que moral ou politique. Et ceux qui se sont indignés ressemblent aux passants qui cassèrent les carreaux, rue Laffitte, quand on y exposa les premiers Cézanne.
Eh! quoi ! Va-t-on se battre pour le cinéma ?
C'est presque heureux. Car la manifestation du petit studio dépasse un but mercantile. La salle de la rue des Ursulines devient une sorte de «Théâtre Libre» du cinéma, et, bien entendu, avec toutes les outrances nécessaires.
J’ai vu des séances de cinéma à peu près dans toutes les villes d'Europe. Et j'ai, chaque fois, déploré que cette invention, la plus moderne dans l'art du spectacle, servît à faire reculer l'esprit du spectacle de plusieurs années. Tout ce que le théâtre a mis vingt ans à éliminer le sentimentalisme bébête, les «ficelles» grossières, les personnages lourdement grotesques; tout ce que le livre a écarté depuis longtemps: les lieux communs en matière d'opinion, de morale, de justice humaine, le cinéma le sert à nouveau.
Un seul exemple: un film — américain, pourtant — en est encore à présenter les malheurs d'un jeune homme parce qu'il est «enfant naturel» — ô Dumas fils— et, en 1926, pense apprendre aux spectateurs que cette situation n'est pas déshonorante !
Les spécialistes du cinéma vous expliqueront peut-être que c'est le public qui demande ça (ah ! bah !) et que, ce qui compte, c'est la technique, plus que l'histoire.
C'est leur point de vue ; c'est leur «déformation professionnelle». Mais la plus belle technique du monde ne réhabilite jamais une histoire ennuyeuse, ou stupide.
Et, trop souvent, les histoires sont stupides ou ennuyeuses, au cinéma. Pourquoi ?... Parce qu'il n'y a pas de bons auteurs de films. Parce que ces auteurs sont presque toujours des metteurs en scène, capables dans leur métier, insuffisants dans celui d'auteurs. Insuffisants comme le sont les acteurs qui veulent écrire des pièces de théâtre. Ils ont le même défaut : n'étant pas inventeurs, créateurs, mais interprètes, ils puisent dans le déjà-vu. Déjà-vu comme situations, comme personnages, comme sentiments.
A peine osent-ils choisir des milieux nouveaux, qui leur donneraient des types nouveaux, donc des intrigues nouvelles. Ils ont peur, et n'ont d'audace que dans la technique. Quand ils adaptent, une de leurs erreurs, la plus grosse, est de puiser dans le théâtre.
Le théâtre, c'est l'unité de lieu. Le cinéma, c'est, au contraire, la diversité des décors. Le théâtre, c'est, avant tout, le verbe. Or, le ciné est muet. Il y a peu d'exemples de bons films tirés du théâtre. Au contraire, presque tous les scénarios tirés de romans sont relativement excellents.
POURQUOI, depuis que le cinéma existe, n'y a-t-il pas de bons auteurs de scénarios ?
Pour deux raisons. En France, il n'y a presque pas d'éditeurs de films à qui un auteur peut en offrir, pas plus qu'il n'y a de troupes régulières. La plupart des exploitations de cinéma se font en combinaison, et, souvent, pour une vedette... Car j'allais oublier les histoires de vedettes pour expliquer les mauvais films, les mauvais films commandités et créés, bien moins pour le scénario, que pour présenter Mlle X..., souriante, mélancolique, pleurante, souffrante, de face, de profil, de trois-quarts; en amazone, en maillot de bains, en dame Louis XV et en travesti... Tout «tourne» autour d'épreuves photographiques.
La seconde raison ?... Parce qu'on ne paye pas les auteurs de métier. Tel, dont le roman fut le plus grand succès de librairie de ces dernières années, toucha vingt-cinq mille francs pour un film qui rapporta quinze millions à son exploitant j'allais écrire exploiteur, et huit cent mille francs à la vedette ! Cet autre, qui confia son manuscrit à un consortium, retrouva ses idées maquillées, déformées, sans qu'il eût touché un sou, et sans qu'il pût réclamer rien. Quand René Fauchois vendit à des Américains une de ses dernières pièces, le représentant de la Société cinématographique lui remit un chèque en dollars.
— Vous n'espériez pas une telle somme, monsieur, demanda-t-il à l'auteur. Vous êtes content ?
— Oui, monsieur.
— Eh bien comme vous avez l'air d'un brave garçon, apprenez ceci pour une autre fois : c'est que si vous aviez exigé dix fois autant, j'aurais dit oui. Bonsoir !…
Deux autres exploitants achetèrent trois cents francs un scénario à un poète. Ils le vendirent le lendemain dix mille francs à une Société russe qui le céda, dans la même quinzaine, pour cinquante mille à une firme de Berlin. Feydeau, dans une vente «au mètre», ne toucha que quinze cents francs pour l'adaptation du plus célèbre de ses vaudevilles. Quelques jours avant sa mort, le pauvre Decourcelle, qui avait voulu réunir un consortium d'auteurs, me disait sa déconvenue :
— J'ai lutté pendant quinze ans, et avec des moyens que d'autres n'avaient pas il n'y a rien à faire !....
Decourcelle aurait dû ajouter «pour le moment». L'homme qui a mis le plus d'idées nouvelles sur la scène : Serge de Diaghilev, m'affirma un jour que l'art cinématographique était déjà un art évolué et qu'il ne pensait pas qu'il irait plus loin. Autre chose qu'on ne pouvait prévoir prendrait sa place comme spectacle.
Dans la bouche d'un tel homme, une telle phrase était bien troublante. Il y a cependant une réalité si le perfectionnement technique, et surtout plastique, croît d'année en année, il n'en est pas de même quant aux sujets, qui comptent! quoi qu'en pensent la plupart des professionnels ; qui comptent, même cinématographiquement.
Ce qui fit le succès d'un Charlot ?... C'est un peu sa propre drôlerie, son humanité grotesque et touchante, vraie, en dépit de la charge; c'est surtout parce qu'il apporta, dans ses scénarios, une cadence nouvelle, vitalité parallèle au mouvement même du cinéma. Dans une vieille comédie, une scène dure un quart d'heure ; dans une comédie de Sacha Guitry, il y a six ou huit scènes dans ce même quart d'heure. De là son succès, auquel contribue, en seconde ligne, tout son esprit. Dans un scénario mal fait, on devine dès la première minute tout ce qui va arriver, lentement, lentement : une idée par quart d'heure. Peu importe alors la jolie technique. Dans un scénario de Charlot, il y a dix idées inattendues dans le même quart d'heure. Si la technique est bonne, tant mieux. Elle aide au spectacle comme de beaux caractères d'imprimerie aident à la lecture d'un livre. Vivent les beaux caractères ! Mais vive l'œuvre d'abord !
C'est ce que n'admettent pas les techniciens du cinéma. Ils veulent, comme les peintres, que l'exécution passe avant l'idée.
Mais la peinture se suffit à elle-même. La technique ne suffit pas, seule, au cinéma.
Et le public commence à se lasser, quelle que soit la beauté de leur réalisation, des scénarios désuets, puérils, mélodramatiques ou d'une morale qu'on n'aurait plus à enseigner à des peuplades africaines.
Une réaction était donc nécessaire. Elle commença, en souriant, avec un film de MM. Picabia et Clair. On y voyait, singulièrement moqués, tous les poncifs du cinéma. L'invention du ralenti qui inspira Bergson, et sans doute Einstein y était exploitée habilement. Mais ce n'était là qu'une charge.
Le film qu'a présenté le petit studio de la rive gauche est un coup de pioche, peut-être encore maladroit, mais bien significatif, dans la production surannée répandue dans le monde entier. C'est pourquoi il faut marquer le point. Quand les premiers cubistes réagirent contre le manque de construction de l'impressionnisme, ils exagérèrent en construisant des femmes faites de rondécaèdres. Ils n'en aboutissent pas moins, aujourd'hui, à une magnifique renaissance plastique.
Quand Zola réagit contre le parler amphigourique et les échelles de soie de la littérature romantique, il mit sans doute un peu trop de crotte au bas des pantalons de ses ouvriers, et même dans leur langage. L'œuvre n'en a pas moins grandi.
Faisons crédit aux productions cinématographiques qui choquent quelques timorés, mais qui, en dehors de leurs tâtonnements, de leur hermétisme même, sont salutaires, et, ne l'omettons pas, d'un désintéressement, d'un cou rage devant les difficultés commerciales, qu'il convient de saluer.
MICHEL GEORGES-MICHEL,
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