| La Dépêche - 17 octobre 1926 |
PROSCRITS !
L'étrange situation créée à quelques proscrits italiens nous fait un devoir de donner l'hospitalité à la communication qu'on va lire:
Hier soir, je me suis endormi Italien; ce matin, je me suis réveille sans nationalité. Le décret de proscription est arrivé pendant la nuit, comme font les cambrioleurs.. En effet, il vient de me dépouiller de ce qui m'appartient par le droit de la nature et par l'effet d'un séculaire héritage.
Ma patrie s'est confondue avec toute mon existence avec mes jeux d'enfance, avec les rêves de ma jeunesse, avec les jours et les œuvres de mon âge mûr. J'y ai laissé de moi-même un peu partout, dans les vallées et sur les monts, le long des rivières et sur les bords de la mer. Et l'Italie c'est un peu de moi !
Un jour, nous autres proscrits, nous retrouverons notre patrie, nos droits et nos libertés. Car l'Italie sans la liberté n'est que notre lieu de naissance. Elle n'est pas cette chose plus complète et plus haute qu'on appelle la patrie. Est-ce que les millions d'Italiens qui n'ont pas été frappés par un décret de proscription et qui demeurent au pays ne sont pas des proscrits bien plus malheureux que nous ? Ils sont des exilés dans leur sol, des prisonniers dans leurs foyers. Ils sont des forçats dans les champs et dans les usines. Un gendarme est sur les pas de chacun d'eux. Un espion colle l'oreille à la porte de leur demeure.
Moi, proscrit à l'étranger, je reporte aux proscrits de l'intérieur les mots de sympathie qui m'arrivent de divers côtés. Las ! Je suis depuis si peu de temps sans patrie que je n'ai pas encore les idées et les sentiments d'un homme à qui l'on vient de faire la défense de s'appeler Pietro. Permettez-moi donc de me reconnaître un peu dans ce monde si vaste qui, soudainement, vient de devenir, tout entier, ma patrie, par la raison qu'aucune partie de ce monde n'est plus spécialement ma patrie. Voulez-vous avoir d'abord l'amabilité de m'indiquer mon domicile ? Mon Dieu ! je me demande où il est... Et, en effet ! Voici M. le gendarme qui vient me visiter et qui demande à voir mes «papiers en règle».
— Excusez, monsieur le gendarme. Mais j'ai cessé d'en posséder depuis la nuit dernière, parce que... à cause de...
— Bon ramassez vos bagages, puis en route vers la frontière. Et plus vite que ça !
J'obéis. Je fais mes malles. Je gagne la frontière. Seulement je ne puis pas la franchir. Hé, oui ! Monsieur le gendarme, de l'autre côté, le Pandore du pays où je veux transporter mes lares, m'arrête à son tour, et me pose la même question : «Les papiers en règle, s. v. p.» et il me repousse. Me voici entre un gendarme qui me boute au dehors et un autre qui me boute en arrière. Je me dirige alors vers une seconde frontière. Puis, successivement, vers toutes les frontières de l'Etat qui m'a expulsé. Vainement ! Partout un gendarme me refoule. Je suis impuissant à réaliser mon expulsion. Mon aventure est grave. Mais voici ce qu'elle a de réellement énorme je n'ai à me plaindre d'aucun gendarme. Car il est incontestable que, n'ayant pas des papiers en règle de ma nationalité, de mon consulat, je ne puis demeurer où je me trouve, et je ne puis non plus m'éloigner du pays qui m'expulse. Le gendarme de Partout a le droit de me débusquer de Tout Endroit.
Toutefois, il est inévitable que je réside. Il est inévitable que je m'arrête quelque part sur la terre! Au moins jusqu'au jour où je pourrai me domicilier définitivement sous la terre. Me voici donc devenu une vivante charade juridique, un «cas» insoluble et propre à embêter les autorités de tout le monde connu. Ces autorités ne peuvent ni me prendre ni me laisser.
Le fascisme, en voulant me frapper, m'a fait invulnérable, insaisissable. Je plane au-dessus de la toute-puissance des Etats, parce que je n'appartiens à aucun Etat. Je suis citoyen des nuages, domicilié dans les espaces vides du monde juridique, entité indéfinissable pour le droit public et privé, inconnue de tous les codes internationaux. Je suis sujet et seigneur de moi-même. Je suis un anarchiste réalisé par la volonté du régime le plus autoritaire qui soit. Car, justement, il n'y a que les réactionnaires qui sachent «faire» de l'anarchisme pratique et intégral.
Si je plaisante, vous reconnaîtrez que ma plaisanterie ne part pas d'une fiction, mais d'une irréfutable réalité. D'ailleurs, comment aurais-je, dans ce moment, l'esprit à la gaîté ? J'ai les yeux éblouis, au point qu'ils sont inondés de larmes, éblouis par la vision d'une maison toute blanche sur la grande route ensoleillée d'un bourg pittoresque d'Italie. Le Vulture volcan éteint, qui garde dans son cœur ses flammes et ses tonnerres envoie une chevauchée de collines vertes jusqu'au bord d'une plaine immense. Les maisons escaladent les collines curieuses, pour regarder au loin, là-bas, à l'horizon. Et voilà qu'une chanson un peu plaintive se fait entendre dans la plaine, pareille au chant d'un rossignol dans la solitude attentive du soir. Je suis né dans cette maison toute blanche, entre les collines vertes et la plaine silencieuse, à l'ombre d'un volcan qui n'est pas mort, mais qui sommeille, et un jour il se réveillera flamboyant...
Chacun de nous autres proscrits a. aujourd'hui, comme comme moi-même, les yeux inondés de larmes et de visions, et dans son cœur pourtant chantent les chansons du pays, nos chansons, qui sont interdites : subversives elles aussi
Francesco CICCOTTI. Ancien député d'Italie.
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