Nouvelles des ports

aquarelle marine - marine watercolor

Rafiots et compagnies

aquarelle marine cargo au mouillage - marine watercolor cargo ship at anchor

Nouvelles des escales

aquarelle marine - marine watercolor

 


L'Œuvre - 12 octobre 1926

 


la cour d'assises

LES INTERVIEWS RADIOPHONIQUES DE RADIO-ŒUVRE
Me Campinchi nous parle de la Cour d'assises
Les 800.000 auditeurs de Radio-Œuvre ont entendu, hier soir, à 19 h. 50, ceci :

L'ŒUVRE — Radio-Œuvre vous donne, ce soir, sa deuxième interview radiophonique. L'interview radiophonique est une invention, une création de Radio-Œuvre, et nous pouvons vous assurer que cette invention n'est pas au bout de ses perfectionnements.
Vous allez entendre Me César Campinchi, qu'un de nos rédacteurs questionnera devant vous - devant vous, mais à une certaine distance... sur les beautés et les difficultés de l'éloquence judiciaire, particulièrement de la défense en Cour d'assises.
Me Campinchi est aujourd'hui le plus brillant et le plus populaire de nos jeunes avocats d'assises, le plus représentatif aussi de la nouvelle école, qui, formée par l'illustre académicien et bâtonnier Henri-Robert, a substitué à l'emphase de naguère une précision, une vigueur et un mordant tout modernes.

Me CAMPINCHI. — Quand on parle de la cour d'assises, le public en voit l'éclat et les tumultes. Les avocats en voient surtout les difficultés, et leur volonté de faire éclater l'innocence d'un accusé est souvent bien malaisée à réaliser.
Il y a eu des époques où l'on obtenait peut-être des succès faciles (et encore ce n'est pas sûr). On raconte que Lachaud, pour flatter ses juges, priait parfois l'huissier de service de tirer le rideau «parce que le soleil gênait M. le sixième juré». Ce temps n'est plus, et le bâtonnier Henri-Robert, le maître admirable et incontesté des assises, vous dira qu'il faut aujourd'hui se donner plus de mal pour obtenir un acquittement. Les jurés, intelligents, instruits, cultivés, sont plus exigeants que leurs prédécesseurs.
L'ŒUVRE. — Quels sont les personnages qui créent des difficultés à l'avocat, dans cette lutte entre la Défense et l'Erreur judiciaire?
M CAMPINCHI. A tout seigneur... Il y a d'abord le président. Le président n'est pas toujours impartial, quoiqu'il n'y ait pas trop à se plaindre à la cour d'assises de la Seine, où la direction des débats est toujours assurée par des magistrats d'élite.
On peut expliquer ce défaut d'impartialité, sinon l'excuser. Le magistrat a étudié son dossier, il a une opinion, il l'expose et il est amené fatalement à discuter avec l'accusé. Objections, répliques, feintes, vivacités, tout cela est du domaine de la polémique, et le président et l'accusé sont bientôt deux interlocuteurs qui s'affrontent avec âpreté. La sérénité n'y trouve pas son compte ; l'avocat, qu'on laisse rarement intervenir au cours de l'interrogatoire, s'énerve, et voilà... comment s'élèvent des incidents parfois très vifs.
Il n'y a pas longtemps encore, la présentation des pièces à conviction était une occasion de mise en scène digne des plus bas mélos. Aujourd'hui, sans doute, on montre complaisamment aux jurés le revolver, le couteau, et parfois les photographies de cadavres ensanglantés. Mais, naguère, la cour d'assises devenait un musée des horreurs avec étalage de plaies béantes. Une des exhibitions les plus sensationnelles qu'on ait pu regretter eut lieu le 26 juillet 1894. Après deux ans de recherches, on jugeait Meunier, l'auteur de l'attentat du restaurant Véry. A l'audience on vit tout à coup un voile noir se soulever comme pour l'inauguration solennelle d'une statue, et on découvrit un immense bocal où, depuis vingt-neuf mois, était conservée dans l'alcool la jambe de Véry à laquelle pendait un pied hideux et dé- chiqueté.
L'ŒUVRE — Et les témoins ? Parlez-nous des témoins. Que d'incidents à l'audience entre eux et les avocats! Pourquoi ?
M CAMPINCHI — Ah! le chapitre des témoins pourrait être interminable! Il en est de toutes catégories, des meilleurs et des pires.
On a vu parfois des oisifs se transformer en policiers amateurs et venir affirmer ce qu'ils ignoraient totalement. Souvenez-vous du pâle jeune homme de l'affaire Steinheil qui surgit brusquement dans la salle d'audience et demanda à révéler l'identité véritable des fameux hommes en lévite noire que l'on recherchait vainement.
Tous les jours, des témoins déposent sans que personne se soit jamais préoccupé de leur valeur morale ou intellectuelle. Et pourtant, c'est parfois d'une déposition que dépendent la vie et la liberté des accusés. Nous pouvons dire qu'en France le délicat problème de la Critique du témoignage n'est pas même ébauché. Pour être un bon témoin, il faut être honnête homme et sincère, cela va de soi, mais cela ne suffit pas. La mémoire, le jugement du témoin doivent, si je puis ainsi dire, être en bon état de fonctionnement. Cependant on voit accueilir, tous les jours, sans contrôle les dépositions de vieillards affaiblis, d'enfants (des enfants si naturellement portés au mensonge), d'arriérés ou de débiles mentaux. En vérité, je vous le dis, il ne fait pas bon d'être accusé, et l'on frémit devant l'assurance de certains témoins: «Moi, disait récemment une vieille femme en cour d'assises, après huit ans, je reconnaîtrais entre mille un homme que je n'aurais vu qu'un instant.»

(Voir la suite en 2o page.)
M' Campinchi parle de la Cour d'assises aux auditeurs de "Radio-Œuvre"
(Suite de la première page) 

L'ŒUVRE — Si nous parlions de la victime? On en parle peu généralement... 
Me CAMPINCHI — La victime est intéressante. Qu'ajouter à cela ? Mais elle s'égare parfois. «Je n'ai de haine contre personne, disait, en 1892, le conseiller Benoit, dont Ravachol avait fait sauter la maison, mais je n'oublierai jamais l'attentat qui a failli coûter la vie à mon petit-fils.» Pour une victime qui, comme celle-ci, domine sa rancune, combien qui ne voient dans la justice que l'instrument de leur vengeance? presque toujours les plaignants accusent de très bonne foi. Qui de nous, parmi les dix-sept avocats qui plaidèrent en février 1913 dans l'affaire de la Bande à Bonnot, a pu oublier la reconnaissance de Dieudonné par le garçon de recettes Caby, qui criait d'une voix vengeresse: «C'est lui! C'est lui qui a tiré sur moi rue Ordener!» Or, nous savions tous que le coupable était Callemin, dit Raymond la Science. Il en fit d'ailleurs l'aveu quelques heures après...
L'ŒUVRE — Serait-il indiscret de vous demander ce que vous pensez des experts ? Eux aussi ont parfois maille à partir avec la Défense, n'est-il pas vrai ? 
M CAMPINCHI — Sur les experts en écriture tout a été dit et l'on vient trop tard. Certes, ils sont aujourd'hui scrupuleux et expérimentés, mais il y a eu, dans le passé, des méprises célèbres. Sans parler de la critique de certain bordereau, rappelons cet expert qui reconnaissait tous les caractères du faux en écriture dans une mention portée sur un acte, alors qu'elle y avait été inscrite par le président!
Et les médecins ! Ne leur faisons nulle peine, car on peut être un jour malade et il faut craindre les représailles. Jadis, chaque fois qu'un médecin trouvait du poison dans les viscères on s'inclinait: ce poison, à n'en pas douter, avait été mis là par une main criminelle. Or, en 1875, Armand Gautier découvrit les ptomaïnes provenant de la décomposition des matières organiques. C'était tout simplement la nature qui, bien souvent, était l'empoisonneuse. Que d'erreurs judiciaires les experts les plus célèbres, Orfila ou Tardieu, ont-ils dû provoquer par leurs rapports avant cette découverte ! 
L'ŒUVRE — Enfin, voici l'audience! L'heure de la vérité a sonné! L'accusé va pouvoir s'expliquer. 
M CAMPINCHI — Hélas! le malheureux, il y parvient mal. La fatigue d'une longue prévention, la timidité, l'émotion, parfois un défaut d'élocution, la solennité de l'appareil judiciaire font qu'il est son propre ennemi. Combien d'avocats ont vu se perdre, dans de tortueuses explications, des hommes qui, la veille, dans l'ombre de la cellule, clamaient bien haut leur innocence ! Comprenez-vous maintenant que le cœur du défenseur batte violemment à la lecture du verdict? On a peine, parfois, à se maîtriser lorsqu'on entend les premiers mots : «Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant hommes, la réponse du jury est...» C'est la minute décisive d'une audience de cour d'assises. Et je n'aurai pas perdu ma journée s'il se trouve parmi ceux qui veulent bien m'écouter de futurs jurés. Qu'il se disent que la justice, surtout la justice criminelle, N'A PAS LE DROIT DE SE TROMPER. S'il n'y a pas une certitude absolue, on doit acquitter. Acquitter ce n'est pas proclamer l'innocence, c'est déclarer qu'il n'y a pas de charges suffisantes pour condamner.
Je souhaite à ceux qui doivent remplir cette redoutable mission d'éprouver toujours cette salutaire inquiétude d'esprit qui faisait dire à Renan «qu'après avoir trouvé le Vrai, il faut chercher encore».

 


  retour 12 octobre 1926