| Le Quotidien - 17 octobre 1926 |
LE CONGRES DE BORDEAUX nomme M. Maurice Sarraut président du parti radical
Un long débat sur la politique extérieure s'est terminé par le vote de deux ordres du jour. Le premier se félicite des résultats de la politique de paix européenne inaugurée par M. Herriot. Le second conclut à l'approbation sous réserves des accords de Washington.
RELATIVEMENT AU PROBLÈME FINANCIER, LE CONGRÉS SE PRONONCE POUR LE PRÉLEVEMENT SUR LA FORTUNE ACQUISE
La déclaration du Parti ne sera adoptée qu'aujourd'hui
BORDEAUX, 16 octobre. (De notre envoyé spécial.) -Avant que s'engage le dernier grand débat sur la politique extérieure, M. René Renoult, qui préside, prie les délégués de conserver leur belle tenue et d'affirmer leur volonté de poursuivre une politique de gauche.
M. Malvy demande la parole. Immédiatement, un grand silence se fait.
Le député du Lot prononce ces mots:
— «Je ne veux pas que le scrutin pour l'élection du bureau ait lieu dans l'équivoque. Mon nom a été prononcé comme candidat. Si j'ai autorisé certains de mes amis à s'en servir. c'est après avoir déclaré à Herriot qu'en aucun cas je ne serais candidat contre lui, et après avoir demandé à mon ami Maurice Sarraut d'accepter le poste. C'est seulement lorsque leur double refus a été acquis que j'ai autorisé mes amis à poser ma candidature.
Lorsque j'ai compris que l'union ne pouvait se réaliser sur moi, et que je risquais de faire retomber sur mon parti les attaques dont j'ai élé l'objet, je n'ai pas hésité à me retirer.
A mon tour, je me suis retourné vers Maurice Sarraut pour lui demander d'accepter. Tout le congrès reportera certaine ment ses voix sur lui.»
Ces paroles sont longuement applaudies.
Le président de séance s'y associe et, du fond de la salle, M. Herriot se lève :
— Je fais miennes, dit-il, les paroles de Malvy et de Renoult, et je demande à tous mes amis de voter pour Sarraut.
A ce moment, le sénateur de l'Aude pénètre dans la salle, qui l'acclame.
Dès qu'il a gravi les marches de la tribune, M. Sarraut déclare :
— «Si j'ai cédé aux sollicitations de nos chefs, c'est parce que mes amis m'en ont fait une obligation et un devoir.
Je vous livre mon nom qui est, à défaut d'autres qualités (protestations), celui d'un homme qui n'a jamais fléchi et est, en tout cas, celui d'un bon républicain.»
La salle applaudit.
Le débat sur la politique extérieure
La parole est donnée à M. Ripault, président de la commission des affaires extérieures, mais le brouhaha est si grand que le président est obligé de suspendre la séance pour quelques instants.
A la reprise, M. Ripault analyse les évènements qui se sont déroulés devant la Société des Nations depuis la signature des accords de Locarno. Il pose le principe : Il faut faire entrer ces accords dans le cadre de la S. D. N. L'entrée de l'Allemagne dans l'entente européenne est une étape décisive dans l'histoire des peuples. mais l'orateur exprime des craintes sur la bonne foi du Reich.
Il souhaite que les républicains et les socialistes d'outre-Rhin contrebattent plus vigoureusement le mouvement pangermaniste. Puis l'orateur aborde la question du règlement des dettes. Sans doute. à la suite des récents accords avec l'Amérique, la dette de la France a été réduite de 52%. Mais il faut encore réviser les chiffres. La France ne doit pas plus payer qu'elle n'a à recevoir de ses débiteurs européens.
Après une intervention de M. Pfeiffer et un très intéressant discours de M. Benard sur le rôle que joue la France en Syrie, qui démontre la nécessité de rappeler nos troupes, un vif incident se produit.
Un incident entre M. Lisbonne et M. Sarraut
M. Lisbonne paraît à la tribune. Il annonce que la déclaration du parti est déjà rédigée, alors que le congrès n'a pas encore tranché la question des dettes interalliées et le problème de la politique financière. Le sénateur de la Drôme s'étonne que ses rédacteurs n'aient pas cru devoir attendre la fin des débats. Il réclame la lecture immédiate du texte élaboré.
Mais voici que, fort agité, surgit à la tribune M. Maurice Sarraut. Il explique qu'il a été chargé par la commission de politique générale de rédiger la déclaration.
Le matin même, il a soumis son texte à une sous-commission régulièrement nommée et, suivant ses instructions, l'a modifié sur certains points.
Extrêmement nerveux, frappant sur la table de la tribune, M. Sarraut s'écrie:
— Quel incident cherche-t-on ? Je n'accepte pas l'attitude de M. Lisbonne.
Et, quittant la tribune, le sénateur de l'Aude jette violemment sur le bureau le papier qu'il tient à la main.
Le congrès parait approuver les paroles et les gestes de celui qui sera, ce soir, son président et l'applaudit pendant plusieurs minutes. Il refuse à M. Lisbonne de riposter. Cet incident à peine apaisé, le débat est clos sur la politique extérieure et les dettes interalliées. Le premier ordre du jour sur la politique extérieure est adopté. En voici le texte : Dans l'ordre de la politique extérieure, le congrès du parti radical et radical-socialiste se félicite des résultats obtenus par la politique inaugurée en juillet 1924 par M. Herriot et poursuivie depuis à Genève, Locarno et Thoiry, et qui tend à la réorganisation de l'Europe et à l'affermissement de la paix.
Il donne sa pleine adhésion aux accords de Locarno et approuve l'entrée de l'Allemagne dans la Société des Nations. Il souhaite vivement que l'Espagne et le Brésil y reprennent leur place. Enfin, il émet le vœu que la Russie et les Etats-Unis prennent part a l'œuvre commune tentée à Genève par la Société des Nations et qui doit aboutir à la paix générale, notamment par les réunions des conférences internationales économiques et du désarmement.
M. Caillaux parle des dettes interalliées
Le président va mettre aux voix l'ordre du jour déposé par M. Bergerie, rapporteur, sur le règlement des dettes interalliées. Mais M. Caillaux, assis dans une avant-scène, l'escalade et gagne rapidement la tribune.
Monocle à l'œil, les veines du front gonflées, l'ancien ministre des Finances rappelle dans quelles conditions il a négocié le règlement de nos dettes avec l'Angleterre et les Etats-Unis. Il a obtenu de M. Churchill le maximum de ce qu'on pouvait espérer et par exemple qu'en cas de défaillance de l'Allemagne pour ses paiements la question fût de nouveau posée dans son entier. Quant aux négociations avec l'Amérique, M. Caillaux estime que M. Béranger a obtenu des conditions aussi avantageuses que possible. Il ajoute : — J'ai la conviction profonde que la consolidation du franc est indispensable. Après une période faite de soubresauts, notre monnaie ne pourra être stabilisée qu'avec l'appui extérieur. La Tchécoslovaquie et l'Allemagne ne se sont tirées d'affaires que 'par ce procédé. Donnez des directives à vos élus, mais soyez prudents. Ne penchez pas vers l'intransigeance.
Après cette intervention très applaudie, un débat des plus confus se poursuit dans le tumulte.
M. Grisoni demande que l'on tienne compte des réclamations des anciens combattants, tandis que M. Audibert proteste contre la ratification et que M. Franklin-Bouillon explique son vote.
Il ne se ralliera à l'ordre du jour de la commission qu'à la condition que les négociations soient reprises. En tout cas, pas un sou de plus que ce qu'aura donné l'Allemagne ne sera versé aux Etats-Unis. Quant à M. Caillaux, il fait cette dernière déclaration : il votera le texte, étant entendu qu'il ne saurait lier les mains du gouvernement. Dans ces conditions. partisans et adversaires de la ratification n'insistent plus et l'ordre du jour déposé par le rapporteur est adopté.
Le voici : En ce qui concerne les dettes interalliées, le Congrès confirme l'ordre du jour voté par le petit congrès réuni à Paris le 16 juin dernier. Pour les raisons exprimées par cet ordre du jour il estime qu'en ratifiant les accords de Washington, il doit être stipulé des réserves tendant, soit à s'assurer de ce que la France n'aura en aucun cas et sous aucune forme à payer aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne plus qu'elle ne recevra de ses débiteurs européens, soit à prévoir pour le cas de dissentiments intergouvernemental une détermination, par voie d'arbitrage strictement limité à son objet, des transferts réalisables pendant une période déterminée sans compromettre la stabilité monétaire. Le Congrès estime enfin que ces réserves doivent être exprimées de telle sorte qu'il ne puisse y avoir aucune équivoque sur leur portée, ni à Washington, ni dans l'opinion publique américaine,
Le Congrès aborde le problème financier
Il est 18 heures lorsque le Congrès aborde le problème financier. Une partie des congressistes quitte la salle. Cependant M. Bauzin au nom de la commission développe son rapport. Nouvelle intervention de M. Caillaux, qui se livre aux mêmes exercices d'acrobatie pour gagner la tribune. Il demande que les parlementaires radicaux soient invités à fortifier l’impôt sur le revenu. Ils ne doivent pas tenir compte des criailleries contre le carnet de coupons dont le principe doit être maintenu. Il serait, en effet, scandaleux que les possesseurs de la fortune mobilière restent exemptés. (M. Tissier insiste pour que des mesures soient prises afin d'enrayer la mainmise des puissances financières sur le pays.
Le rapporteur résume les mesures qu'il préconise au nom de la commission.
Les plus importantes sont: la création d'une monnaie d'or, l'application d'un prélèvement sur la fortune acquise telle que l'a décidé le Congrès de Nice, le refus d'amputer les monopoles d'Etat, la reprise du monopole privé du sucre et du pétrole. M. Caillaux insiste pour que ces réformes ne soient données que comme des indications. Mais, même sous cette forme, il Tes trouve dangereuses. L'ordre du jour est voté à la majorité. Une forte minorité, dont fait partie le sénateur de la Sarthe, vote contre.
Le Bureau du Comité Exécutif
Il est près de 20 heures lorsque le président communique à l'assemblée surmenée le résultat des élections du bureau du Comité exécutif, auxquelles il a été procédé l'après-midi.
M. Maurice Sarraut est élu président par 446 voix sur 514 votants. On applaudit à ce résultat. M. Renoult salue le nouvel élu et les congressistes se lèvent. Le sénateur de l'Aude remercie. Il servira de son mieux son Parti mais il n'entend s'engager à garder le poste qui lui est confié que pour un an. C'est la condition qu'il a mise à son acceptation. Voici les élus aux autres postes du Bureau : Vice-présidents parlementaires : MM. Laurent Thierry (sénateur), Jean Bosc, Ducos, Camille Picard (députés).
Vice-présidents non parlementaires: MM. Ripault (Vienne), Corneau (Ardennes),, Dominique (Seine), Falot (Seine-et-Oise), Fabius de Champville (Orne).
Secrétaires parlementaires: MM. Proust, Paganon, Castel, Lassalle, Marchandeau (députés). Secrétaires non parlementaires MM. Pignet (Pyrénées-Orientales), Sanguinetti (Gironde), Liautey (Haute Saône), Mme. Schreiber (Gard)
Il reste un certain nombre de questions à l'ordre du jour. Elles seront traitées demain ma-tin.
MAURICE BERTRE.
LA SÉANCE DU MATIN
L'ordre du jour de la séance du matin faisait croire que les débats seraient des plus calmes. Or, ils furent fort mouvementés. Mme Brunswig avait présenté un vœu contre l'alcoolisme que le congrès venait de voter, lorsque M. Aimé Berthod monta à la tribune pour protester au nom des régions viticoles.
Le député du Jura expliqua que la décision prise risquait de porter une grave atteinte aux privilèges des bouilleurs de eru.
A partir de ce moment, le congrès se divisa en deux camps à peu près égaux et devint des plus tumultueux. Renonçant à rétablir le calme, le président, M. Tissier, sénateur du Vaucluse, abandonna son fauteuil. Quelques secondes après, M. Caillaux avait pris sa place et réussissait à rétablir l'ordre en précisant que les votes émis n'avaient pas toute l'importance que certains voulaient leur attribuer. Et. revenant. sur le vote acquis, le congrès renvoya le vœu à l'examen du comité exécutif.. On adopta encore des ordres du jour concernant les enfants assistés (rapporteur, Mme Schreiber), la politique sociale (M. Charles Lambert), les assurances sociales (M. Durafour), les questions agricoles (M. Chauvin).
M. B.
M. Franklin-Bouillon n'a pas démissionné
Nous avions publié hier, en dernière minute, une dépêche de l'agence Havas, annonçant que M. Franklin-Bouillon, après un vote où il réuni contre lui la presque unanimité du congrès, avait fait part de son intention de quitter le parti radical. L'Agence Havas vient elle-même de démentir cette nouvelle. M. Franklin-Bouillon entend rester membre du parti.
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