| L'Œuvre - 12 octobre 1926 |
La Normalienne
Mais non, mon cher La Fouchardière, ce n'est pas la première fois qu'une jeune fille se voit classée, comme Mlle. Marie-Louise Jacotin, parmi les candidats dignes d'entrer à l'Ecole Normale Supérieure. En 1910, Mlle Marguerite Rouvière camarade Marguerite Rouvière, « l'archicube » Marguerite Rouvière eut la même chance, ou, plus justement, le même mérite.
La véritable chance de Mlle Rouvière fut qu'on ne la déclassa pas d'office et qu'elle entra réellement à l'Ecole Normale. Elle y entra, comme beaucoup de ses camarades de l'autre sexe, en qualité d'externe, ainsi que le permettait le règlement nouveau de la vieille maison. Mais elle vécut, rue d'Ulm, comme tous les externes. Elle partagea, quand elle le voulut, nos repas au réfectoire. Elle eut une table de travail dans une « turne ». Elle y offrit le thé à ses camarades, qui le lui rendirent. Et tout se passa le mieux du monde.
On assure qu'en laissant Mlle Marie-Louise Jacotin au seuil de l'Ecole, un ministre prévoyant, et qui fut lui-même normalien, a voulu lui éviter des brimades traditionnelles, et du reste assez innocentes. Je ne sache pas que Mlle Marguerite Rouvière ait eu jamais à s'en plaindre. Sans doute étions-nous parfois sans façons et même un peu débraillés. Nous n'étions pas des mufles. Craint-on, par hasard, que nos successeurs le soient devenus? C'est leur faire, j'en suis certain, une injure gratuite. Autant qu'il m'en souvienne, les moins mondains d'entre nous en usaient, à l'égard de notre camarade Rouvière, avec ce que j'appellerai une correction familière. Elle a bien voulu d'ailleurs, sur ce point, joindre son témoignage au mien, dans une interview' qu'elle a accordée à notre correspondant de Toulon.
Car rien n'a manqué à l'histoire normalienne de Mlle Rouvière, pas même l'idylle. Marguerite Rouvière figure en effet toujours dans l'Annuaire officiel des anciens élèves de l'Ecole Normale, mais sous le nom de Mme Rivière. Elle était de la promotion de 1910. Elle a épousé notre camarade Jean Rivière, de la promotion de 1909, qui est, à l'heure actuelle, sous-directeur au centre d'études de la marine, à Toulon.
On ne voit vraiment pas pourquoi Mlle Marie-Louise Jacotin n'eût pas bénéficié du précédent qu'a créé Mlle Rouvière. Elle n'en bénéficiera pas cependant. Mais on m'assure que la faute en est moins au plus libéral des grands-maîtres de l'Université qu'au rigorisme du directeur actuel de l'Ecole Normale, M. Gustave Lanson.
M. Gustave Lanson a entrepris de faire, ou de refaire, de la vieille maison de la rue d'Ulm un séminaire, au sens non seulement pédagogique, mais ecclésiastique du mot. Il entend préserver farouchement ses pupilles des atteintes du siècle. Soyez sûr, La Fouchardière, que votre ami Fenouillet, quand il n'avait pas encore lu Le Train de 8 heures 47, était le normalien selon le cœur de M. Lanson, Je n'essaierai pas de le démontrer en trois points, car ce sont des choses que l'on sent plutôt qu'on ne les démontre, mais je ne pense pas du tout qu'en l'affaire ce soit M. Lanson qui ait raison.
Jean Piot
(Voir à la deuxième page une interview de Mme Rivière, la première Norma- lienne.)
La seule femme qui fut admise à l'Ecole Normale Supérieure Mme Rivière, née Rouvière, évoque pour nous ses souvenirs d'Ecole
Toulon, 11 octobre (De notre correspon dant particulier). - Il n'y a qu'une femme en France qui puisse s'enorgueillir légitimement du titre d'ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure. C'est Mme Rivière, née Marguerite Rouvière. Elle habite depuis quelques années Toulon avec son mari, M. Jean Rivière, sous-directeur du Laboratoire d'expériences physiques de la marine à l'arsenal.
Nous n'avons pu la voir que ce soir avant le dîner, tandis qu'elle rentrait en compagnie de son mari et d'un garçonnet de sept ans, Jacky, dans la villa qu'ils ont installée à mi-côte sur la route du cap Brun, qui est peut-être le plus charmant des jolis quartiers qui environnent Toulon. L'aimable et modeste ancienne normalienne s'est d'abord récusée.
— Pourquoi parler de moi dans les journaux? nous dit-elle. Tout cela est déjà Join ! Je fus élève de l'Ecole de 1910 à 1913. Et il y a eu la guerre. Et puis voyez, voici ma famille. Vous savez ce qu'est la famille et comment elle prend complètement une femme et une mère.
— Quand vous avez été reçue au concours, avez-vous rencontré les difficultés qui surgissent aujourd'hui devant Mlle Jacotin ?
— Oui et non. Le ministère était certainement embarrassé. Je dois cependant reconnaître que les directeurs, notamment M. Ernest Lavisse, se montrèrent favorables à mon admission qui, naturellement, soulevait l'éternelle controverse entre les féministes et les anti-féministes.
— Cependant, à l'Ecole de Rome ?... observons-nous.
— Oui, Mais mon cas a précédé l'admission de Nadia Boulanger et de celles qui l'ont suivie à Rome. Bref, on me laissa pénétrer à l'Ecole comme externe.
Maintenant que l'Ecole se trouve bien évoquée dans la conversation, Mme Jean Rivière nous raconte avec enjouement ce dont elle se souviendra toujours.
— Oui, jusqu'à l'agrégation (hommes) j'ai été de l'Ecole. J'ai mangé au réfectoire. J'ai vécu à la « turne ». La première année, je partageais ma turne avec quatre autres camarades; les dernières années, un seul. Je dois dire que, durant tout mon séjour, tous les élèves ont conservé à mon égard l'attitude la plus correcte, la plus réservée, la plus respectueuse. J'ai pu poursuivre mes études normalement, sans jeu de mots, et sans le moindre incident. J'ai pris part à la vie de l'Ecole au point de figurer à la revue traditionnelle du dernier samedi de décembre. J'y chantais, sur l'air de Il pleut, il pleut, bergère, une fantaisie qu'avait, composée un élève, M. Ernest Marx, et qui s'intitulait La Conscrite...
Même en raison de ma spécialité ès sciences physiques, c'est moi qui, pour le bal, fus chargée de l'installation de l'éclairage électrique. Voilà, monsieur.
— Et après ? A votre sortie ?
— Oh ! à la sortie, je crois que le gouvernement ne savait guère où et comment me placer. On n'avait pas - on n'a pas encore prévu la situation compatible avec le titre d'ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, dévolu à une jeune fille. Hélas! il y a eu la guerre. Bien d'autres raisons m'empêchaient, moi aussi, de prendre à ce sujet une décision. Il en survint une enfin qui me dispense d'énumérer les autres. Je me suis mariée et, ma foi, je dois au moins cela à mon séjour à l'Ecole Normale, car mon mari est comment dirai-je? un camarade de promotion. Je l'ai connu à l'Ecole. Il a obtenu son agrégation en même temps que moi et, comme moi, il n'est pas entré dans l'enseignement puisque, à son retour du front, il s'est mis au service de la marine nationale. Et c'est pourquoi nous habitons Toulon. (Œuvre.)
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