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Le Quotidien - 17 octobre 1926

 


pétrole synthétique

Mise au point nécessaire

LE PÉTROLE SYNTHÉTIQUE et les travaux de M. Audibert
AUCUNE DES SYNTHÈSES DE CARBURANTS RÉALISÉES AUJOURD'HUI EN LABORATOIRE NE PEUT ENCORE ETRE INDUSTRIALISÉE 

Il ne faudrait pourtant pas faire du pétrole un sujet de roman-feuilleton...
Depuis deux jours, tous mes amis automobilistes m'abordent par ces mots : «Alors, ça y est le pétrole synthétique est inventé !... Pourquoi ne nous parlez-vous pas de « l'invention» de M. Audibert ?».
J'ai l'honneur de connaître M. Audibert, ingénieur en chef des mines, chimiste éminent.
Je connais aussi le laboratoire de Villers-Saint-Paul fondé sur l'initiative de l'Office national des combustibles liquides. Il's'y fait d'admirable besogne.
La synthèse de l'alcool méthylique, déjà réalisée industriellement mais à des prix excessifs, par la Badische Anilin (fabrication qui fut valable seulement dans l'Allemagne bloquée du temps de guerre et spécialement pour le traitement des poudres), synthèse réinventée suivant une nouvelle formule par l'ingénieur français Patart, a été refaite suivant un troisième procédé par M. Audibert.

Il y a bien de cela trois mois.
Or, hier, sur le coup de téléphone joyeux que nous donnions à l'Office national pour avoir confirmation de cette super-réussite, totale, économique et pratique, délivrant la France de l'importation des carburants qu'annonçait un de nos confrères. M. l'intendant Pineau nous répondait :
«Mais vous êtes au courant ! Il n'y a rien d'essentiellement nouveau... Nous en sommes sur la synthèse du pétrole au même point que sur celle de l'alcool. Réussite de laboratoire. C'est tout»
J'ajoute, d'ailleurs, que pas plus que celle de l'alcool méthylique, la synthèse du pétrole n'est un fait nouveau. Elle date de Berthelot.
Alors, pourquoi affoler les automobilistes ?
Bien entendu, M. Audibert n'est pour rien dans cette réclame intempestive. Je ne l'ai pas, revu, mais je crois pouvoir m'aventurer à penser qu'il la trouve peut-être gênante, au moins sous cette forme.
Qu'entend-on par faire la synthèse des carburants ?
Simplement ceci : prendre de l'hydrogène et du carbone à l'état brut (ou dans des gaz communs tels que le méthane et l'oxyde de carbone) les obliger à se composer en l'un quelconque de ces corps (jusqu'ici rencontrés en abondance seulement dans la nature végétale ou minérale) qui se nomment pétrole ou alcool.
Dans l'alcool, l'oxygène vient jouer un rôle. Il est absent du pétrole et de ses constituants dont la gamme est immense : éthers, essence, huiles, graisses, paraffines.
Par quels moyens obliger l'hydrogène et le carbone brut à se combiner ?
On comprime les gaz dans de véritables obus, à 100, 200 voire 400 atmosphères, comme fait, en Allemagne, Bergius.
Mais, depuis Berthelot, un grand fait nouveau est survenu, qui domine nettement ce genre de chimie, c'est le phénomène de «catalyse».
La catalyse, mystère des mystères, phénomène dont aucun savant n'a pu donner encore une théorie totalement satisfaisante, consiste simplement en ceci :
Deux corps qui ne se combinent pas dans certaines conditions de température et de pression (mettons à 200 atmosphères et 200 degrés) se combinent, au contraire, dès qu'on les met en présence d'un troisième corps. Ce troisième corps n'entre pas dans la réaction. Il agit seulement par la seule vertu de sa présence, tel M. le maire dans un mariage, Ce corps c'est le catalyseur. Le nickel finement pulvérisé est, par exemple, un catalyseur dans beaucoup de réactions, qui ne se feraient pas en son absence. La recherche méthodique de ces catalyseurs n'est pas facile, puisqu'on n'a pas la théorie de leur action. Alors ? Alors, M. Audibert a le mérite immense : 1° de s'être fait nous a-t-il dit, ses idées personnelles sur la catalyse; 2° d'avoir réussi. dès maintenant, à mettre la main sur deux catalyseurs intéressants, l'un pour fabriquer l'alcool, l'autre pour fabriquer le pétrole.
Quels sont maintenant, les conditions d'une production économique? Faciles à résumer. Tout dépend: 
1° Du prix des catalyseurs et aussi de leur efficacité, de leur usure (car un catalyseur, à la longue, se fatigue de travailler, tout comme un ouvrier);
2° Des pressions et des températures minima auxquelles il consent à travailler. Car les pressions coûtent de l'argent et la chaleur aussi ;
3° De la machinerie plus ou moins ingénieuse que l'on peut espérer mettre sur pied. Plus précisément, de la possibilité de marcher en fabrication continue et non pas en remplissant et vidant les obus catalyseurs, opération dans laquelle on jette au vent, chaque fois, de la pression et de la chaleur, c'est-à-dire de l'argent. Pour terminer cet aride mais nécessaire exposé, je dirai que le chimiste Bergius a dépensé depuis dix ans, une centaine de millions à l'Etat allemand pour NE PAS RÉUSSIR à mettre sur pied un appareil continu d'hydrogénation de la houille. Hydrogénation cependant parfaitement réussie au laboratoire et qui donne réellement du pétrole, mais que rien ne fait espérer devoir passer un jour dans l'industrie. Ceci dit, espérons fermement que le joujou industriel et pratique sortira un jour du laboratoire de M. Audibert.
Pour le moment, il n'existe pas. Mais il existera un jour. L'aviation n'existait pas, en 1906, même après les Wright, mais elle allait exister.

JEAN CABRERETS.

UNE COMMUNICATION DE M. PINEAU 
Directeur de l'Office national des combustibles liquides
Confirmant les conclusions de notre collaborateur, une note nous parvient de M. Pineau. En voici la teneur :

... Il n'y a pas de solution décisive et intégrale du problème des carburants, ni de celui des lubrifiants nationaux. Mais nous nous trouvons cependant, dès maintenant, en présence de solutions partielles, ou encore de solutions locales. dont la superposition et l'ajustement constituent l'objet d'une politique d'ensemble. De ces solutions ne paraissent à retenir que celles susceptibles d'un rendement massif et de bas prix de revient. N'oublions pas que les droits énormes qui pèsent sur le pétrole importé (77 fr. par hecto), constituent pour les carburants nationaux une protection qui ne saurait être sensiblement dépassée. Parmi les solutions étudiées, celle des véhicules à gazogènes au charbon de bois, ou, mieux, aux agglomérés, ou directement au bois, est mécaniquement au point pour les poids lourds : et elle offre un intérêt militaire immédiat. Elle soulève, par contre, tout un ensemble de questions, résolubles, évidemment, concernant l'organisation de la production des combustibles les mieux appropriés. L'emploi de l'alcool éthylique dans moteurs, soit pur, soit en mélange avec l'essence, est une question également résolue du point de vue technique. Mais la production, massive de l'alcool, et spécialement de l'alcool colonial, nous demandera dix ans d'efforts pour le moins. Quant à la synthèse de l'alcool ou des hydrocarbures, de multiples chercheurs s'y consacrent, et les résultats obtenus ouvrent des perspectives immenses. Nul doute que le problème du pétrole puisse s'en trouver, dans un délai plus ou moins bref, largement affecté. L'étape du laboratoire semble franchie, celle des réalisations industrielles commence, et ce ne sera pas la moins laborieuse:

 


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