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Le Petit Journal illustré - 10 octobre 1926

 


Talma comédien de génie

TALMA, ACTEUR DE GÉNIE

Au milieu de leurs plus grands succès, nombre de comédiens illustres et de chanteurs fameux ont éprouvé l'amertume de penser que leur gloire ne leur survivrait guère et que rien ne resterait d'eux après leur mort.
Or, cela était vrai peut-être autrefois, mais commence à ne plus l'être. Il arrive qu'on perpétue le souvenir des grands artistes de la scène en leur dressant des statues, et qu'après un siècle et plus on glorifie leur mémoire.
Tous les Parisiens connaissent l'admirable statue de Talma en empereur romain, par David d'Angers, qui se trouve au Théâtre Français. Il existe une autre image du tragédien sur la façade de l'Hôtel de Ville. Enfin, en 1904, la commune de Poix, dans le Nord, avait élevé à Talma une statue, due au ciseau du sculpteur Fagel, statue qui fut détruite par les Allemands pendant l'occupation.
Mais d'où vient, me direz-vous, l'hommage de ce village du Nord à Talma ?... Le tragédien n'est-il pas né à Paris ?
Il y est né, en effet, et son acte de naissance, inscrit sur les registres de Saint-Nicolas-des-Champs, prouve qu'il vint au monde rue des Ménétriers, où demeuraient son père, Michel-François-Joseph Talma, valet de chambre, et sa mère, Anne Mignolet. Mais le hasard ne pouvait empêcher le village de Poix de le revendiquer pour son enfant.
«Poix et ses environs sont presque entièrement peuplés de tous mes parents, a écrit Talma. Je regarde ce pays comme mon pays natal. Mon père y est né et j'y ai passé moi-même les premières années de mon enfance...»
Le nom de Talma, pourtant, n'a rien qui ressemble aux consonances des noms de Flandre et du Hainaut. De quelle contrée venait donc cette famille, dont on trouve la trace au village de Poix dès le début du XVIIIe siècle ? Voici ce qu'en pense Talma lui-même :
«M. Langlès, savant orientaliste, m'ayant dit que Talma est un mot arabe qui signifie intrépide, j'ai supposé qu'une famille maure, restée en Espagne, avait pu embrasser le christianisme, passer de ce royaume dans les Pays-Bas, possédés alors par les Espagnols, et, de là, par une circonstance quelconque, être venue s'établir dans la Flandre française...»

Quoi qu'il en soit, et de quelque pays qu'elle soit venue, il est certain que la famille Talma, aujourd'hui encore très nombreuse à Poix, y habite depuis plus de deux cents ans. L'aïeul de Talma, Philippe-François-Joseph était «censier», c'est-à-dire fermier ; sa femme, Marie-Catherine Hardy, était cuisinière au château. Ils eurent treize enfants, dont dix garçons. Arrivés à l'âge de se suffire, ceux-ci durent aller chercher fortune hors de leur village. Plusieurs d'entre eux se placèrent comme domestiques à Paris.
Nous avons vu qu'à la naissance du futur tragédien, son père y était valet de chambre. L'enfant fut envoyé à Poix et passa ses premières années chez une de ses tantes. Il y resta jusqu'à l'âge de six ans environ. A ce moment, son père le fit revenir à Paris et le mit en pension au collège Louis-le-Grand, tandis que
lui-même suivait à Londres un riche Anglais au service duquel il se trouvait.
A Londres, le père de Talma abandonna l'état de valet de chambre pour prendre celui de dentiste. Cette évolution lui réussit à souhait, puisqu'il ne tarda pas à être nommé chirurgien-dentiste de la cour d'Angleterre, fonction dans laquelle lui succéda un autre de ses fils.
Ses études achevées à Paris, le jeune Talma s'en fut à Londres. Son père l'initia aux secrets de l'art dentaire, mais le jeune homme montrait déjà un goût décidé pour le théâtre. Il fit partie d'un cercle de jeunes gens qui jouaient la comédie. Son talent naissant fut remarqué. Un moment, il fut question de son entrée sur un théâtre londonien.
A Paris, le jeune Talma ouvrit d'abord un cabinet de dentiste rue Mauconseil ; mais le goût du théâtre ne l'avait pas abandonné ; il jouait la comédie sur de petites scènes où des artistes en herbe venaient essayer leurs talents. Deux comédiens du Théâtre-Français, Molé et Dugazon, l'y remarquèrent et lui conseillèrent de suivre les cours du Conservatoire. Il faut croire que Talma était déjà beaucoup mieux qu'un élève, car, quinze jours après son entrée dans cette école le 27 novembre 1787 il débutait au Théâtre Français. Moins de deux ans plus tard, il était sociétaire.
Dès lors, l'artiste ne s'attacha pas seulement à interpréter avec tout son talent les personnages qui lui étaient confiés, il voulut achever l'œuvre commencée par la Clairon et par Lekain et porter au plus haut degré sur la scène, la vérité de la diction, du geste et du costume. A cette époque, la convention régnait encore au théâtre. C'est tout juste si César n'apparaissait plus dans le Forum en perruque et habit de cour. Talma visita les musées, consulta les manuscrits anciens, les médailles, interrogea la sculpture et les monuments, étudia l'art de draper une toge dans les tableaux des peintres célèbres.
Qunad il parut, vêtu réellement en Romain, dans le personnage de Brutus, ses camarades, au foyer, se moquèrent de lui. «Il a l'air d'une vieille statue!» s'écria en riant Mlle Coutat; et Vanhove lui demanda s'il avait mis les draps de son lit sur ses épaules; mais le public l'acclama.
Le premier, il osa rompre avec la diction pompeuse, avec le jeu ampoulé ; le premier, il osa introduire dans la tragédie quelque chose du réalisme shakespearien, et cela malgré les cris et les pamphlets de la critique, malgré les anathèmes des vieux amateurs qui ne pouvaient concevoir qu'on mit du naturel dans la tragédie.
Parlant l'anglais aussi bien que le français, il connaissait admirablement Shakespeare. C'est lui qui révéla à Lamartine le grand dramaturge anglais.
Un jour que le tout jeune auteur des Méditations était venu lui lire une tragédie : Saül, Talma lui dit :
— Connaissez-vous Shakespeare ?... Eh bien ! ce Shakespeare a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme, Racine est la poésie, Shakespeare est le drame. C'est par lui que je suis devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand poète théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédies, faites le drame. Oubliez l'art français, grec ou latin et n'écoutez que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître. Et voilà pourquoi on m'aime.
Le drame, malheureusement, naissait à peine quand Talma mourait. Mais l'artiste ne pensait qu'à jouer le drame. Victor Hugo, tout jeune lui aussi, était venu lui parler de son Cromwell. Et Talma lui disait :
— Votre Cromwell... Achevez-le vite. Je voudrais vivre encore assez pour le jouer.
Il ne vécut pas assez. Mais du moins peut-on dire qu'il prépara les voies à l'art dramatique moderne en imposant au théâtre le naturel, la vérité. Pendant plus d'un quart de siècle, chacune de ses apparitions sur la scène fut un triomphe.
Un de ses contemporains dit qu'il était au théâtre «un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et de dignité». «Il possédait, dit un autre critique, tous les secrets de son art; ses attitudes rappelaient les plus belles statues de l'antiquité. L'expression de son visage, celle de son regard devraient être l'étude des peintres. Le son de sa voix électrisait tous ses auditeurs avant que le sens même des paroles qu'il prononçait eût excité l'émotion. Lorsque, par hasard, il avait à déclamer quelques vers descriptifs, il faisait sentir les beautés de ce genre de poésie comme si Pindare lui-même eût récité ses chants. Il y avait dans sa voix nous ne savons quelle magie qui, dès les premiers accents, réveillait toute la sympathie du cœur.»
«Talma, dit un autre encore, doué du plus heureux extérieur, d'une figure régulièrement noble et belle, d'un œil superbe, d'un regard pénétrant, d'une intelligence tenant du génie, réunissait en lui tout ce que l'art et la nature peuvent former de plus parfait au théâtre...»

Voici pour l'artiste. Quant à l'homme, toute sa vie nous le montre simple, bon, désintéressé. Chaque année, il allait s'asseoir pendant quelques jours à l'humble foyer des paysans de Poix-du-Nord, et les douces joies familiales qu'il éprouvait là le ravissaient.
A Brunoy, où il avait sa maison des champs. tous les pauvres bénissaient sa générosité. Il avait épousé, en premières noces, une femme nommée Julie Carreau, qui joua un certain rôle dans la politique révolutionnaire et fut une sorte d'Egérie des Montagnards. Il fut quelque peu mêlé lui-même à la grande tourmente. Dans le salon de Julie Carreau, il connut la plupart des hommes de la Révolution; et c'est là qu'il se lia d'amitié avec un petit général qui, vingt ans plus tard, devenu empereur des Français et maître du monde, lui disait : 
— On prétend que j'ai reçu vos leçons, Talma; cela prouve que j'ai bien joué mon rôle.
L'empereur ne manqua aucune occasion de manifester au tragédien son amitié, son estime, son admiration. Cependant, il refusa de lui donner la Légion d'honneur, que Talma, dit-on, avait sollicitée. Le préjugé contre le théâtre était encore puissant en ce temps-là. La légende veut qu'à Sainte-Hélène l'empereur ait manifesté des regrets de n'avoir point décoré le tragédien. Mais Talma garda jusqu'à son dernier jour sa boutonnière vierge, car la Restauration ne fut pas plus généreuse pour lui que l'avait été l'empereur. Aujourd'hui, il serait pour le moins commandeur. Et ce serait justice. Dans sa maison de la rue de la Tour-des-Dames, qui demeure à peu près telle qu'à l'époque, Talma mourut d'une obstruction intestinale, le 19 octobre 1826. Tout ce comptait d'hommes illustres dans les arts et les lettres assista à ses obsèques. Plus de dix mille personnes suivirent jusqu'au Père-Lachaise le cercueil du tragédien qui, recouvert d'un drap noir, ne portait d'autres insignes qu'une couronne de lauriers. 

Jean LECOQ.

 


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