| Paris-Soir - 10 octobre 1926 |
DU POINT DE VUE DE SIRIUS
La bonne affaire
En ce temps bienheureux où la Banque de France fait le commerce de l'or, interdit aux simples particuliers, et où les gens se battent autour des guichets, nul ne s'est avisé que la-dite banque réalisait une superbe opération.
Les citoyens français vont verser leur or avec enthousiasme; mais ils ne se doutent point qu'ils sont volés comme dans un bois.
Un peu d'attention, cependant, suffirait pour les mettre en garde. Qu'on me suive. Voyons: La Banque de France achète la pièce de vingt francs or à 112 ou 114 francs, selon les jours. Ce qui fait pour vingt-cinq francs or, c'est-à-dire pour l'équivalent de la livre, une somme d'environ 142 francs-papier.
Avec ces pièces d'or qu'on lui remet, rien n'empêche la Banque de France de racheter de la livre. Or, le cours de la livre varie de 169 francs à 172. Faites la différence. Tous les vingt-cinq francs or, la Banque gagne environ 172 moins 142, soit 30 francs-papier.
Mais, reprenons le calcul d'une autre façon. On sait que, dans une livre, il y a 7 grammes 32 d'or. L'or fin des pièces d'or est payé par la Banque de France, en monnaie-papier, 19 fr. 50 le gramme.
Il résulte de cela que la Banque vous paie la livre (vingt-cinq francs- or) à raison de 19 fr. 50 X 7 gr. 32 142 fr. 75.
Le cours de la livre étant aux environs de 170 à 172 francs, c'est donc un bénéfice de 28 à 30 francs que réalisent, par livre, ces bons messieurs de la Banque de France.
Ce qui donne du 16 pour cent, vous entendez bien: 16 %. Un rien.
Naturellement, la Banque de France a tout prévu. Sitôt que la livre baisse, elle achète moins cher, de façon à conserver toujours son bénéfice à peu près égal. Et le bon citoyen français, qui s'en va, gaillardement, porter ses économies au guichet, est refait le plus gentiment du monde.
Maintenant, si vous avez le temps d'additionner les pièces d'or qui tombent dans les caisses de la Banque, vous pourrez établir l'énorme et scandaleux bénéfice que l'on prélève sur le poirisme français.
Car, il ne faut pas imaginer que ce bénéfice va à l'Etat. Pas du tout. Certes, l'Etat aurait pu, lui-même, réaliser cette opération et faire verser le public directement dans ses caisses. Cela aurait soulagé d'autant nos finances. Mais, l'Etat à préféré laisser ce soin à la Banque de France. Et les bénéfices iront dans les poches des actionnaires, lors de la distribution des dividendes.
Supposez, après ça, que de simples particuliers s'amusent à un pareil jeu. Quel chahut! Tout le monde se dresserait pour crier: Au voleur! Seize pour cent! Splendide opération, et de tout repos! Car la Banque de France opère, en toute tranquillité, sans augmentation de frais ni de personnel.
La stupidité humaine (mais on l'a déjà dit) est, décidément, sans limites.
Victor MERIC.
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