| Excelsior - 10 octobre 1926 |
Les journaux ont relaté que les garçons des restaurants de luxe, désireux de ne pas ressembler aux clients qu'ils servent à table, avaient résolu d'abandonner le funèbre habit noir et d'adopter un habit de couleur. D'autre part, un télégramme de Londres nous informait, hier, qu'un groupe de propriétaires de restaurants londoniens venait de décider que les garçons de leurs établissements porteraient dorénavant, sur le pantalon noir, une courte veste rouge, en drap lavable, avec boutons d'argent.
Eh bien, ces garçons ont joliment raison, pour deux motifs : d'abord, le noir est lugubre, le soir, sous les girandoles d'électricité; ensuite, ils ressemblent trop aux invités.
On l'avait bien compris, il y a une vingtaine d'années; on avait essayé de laisser l'habit noir aux maîtres d'hôtel et de lancer des fracs de couleur. Quelques jeunes gens imitant Kamil, un chanteur de café-concert qui eut un moment de vogue, se présentèrent dans les salons en costume de soirée rouge; cet essai n'eut pas de lendemain. C'est dommage.
On en est resté au costume de soirée traditionnel. Sait-on que c'est à un habit noir que la République dut d'être proclamée. Vous savez qu'elle n'eut qu'une voix de majorité, en 1875, quand on vota la Constitution qui existe encore, avec quelques plaquages. A cette époque, beaucoup de parlementaires siégeaient en habit noir et en cravate blanche. Ils se seraient cru déshonorés de paraître, en redingote. Quelques mois avant la discussion, le président du Conseil, M. de Broglie, arriva au palais de Versailles, où siégeait l'Assemblée; il pleuvait. Assez hautain de sa nature, il aperçut un brave homme rasé et de bonne tenue. Il le prend pour un huissier et, lui tendant son parapluie :
— Tenez, mon ami, portez cela au vestiaire.
L'autre obéit sans mot dire; mais celui que le ministre avait pris pour un huissier était le président de la chambre des notaires de Paris, député conservateur de l'Oise. Il fut très vexé de la confusion dont il avait été l'objet et, à partir de ce jour, il vota contre le cabinet, avec la gauche, et donna sa voix celle qui décida du succès au projet Wallon.
Comme quoi les petites causes...
JEAN-BERNARD.
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