| La Dépêche - 10 octobre 1926 |
POUR L'HYGIÈNE PUBLIQUE
La Typhoïde chassée d'une ville
C'est l'œuvre merveilleuse d'un appareil simple et peu coûteux, épurateur des eaux.
Carcassonne, 9 octobre. Débarrasser une ville de la typhoïde, tel est l'exploit humanitaire qui vient d'être accompli à Carcassonne.
Ce n'est point que dans le chef-lieu de l'Aude la typhoïde sévît de manière particulièrement intense, mais la pernicieuse maladie y était installée, tout comme elle l'est dans presque toutes nos villes du Sud-Ouest.
On sait que la persistance de cette redoutable épidémie est due presque uniquement à la contamination des eaux potables. C'est donc les eaux destinées à la consommation qu'il fallait assainir; dès que cette épuration a été obtenue l'état sanitaire est devenu parfait.
Ceci est l'œuvre d'un dévoué savant au désintéressement absolu, M. l'ingénieur Philippe Bunau-Varilla, qui a voulu appliquer aux eaux de Carcassonne une méthode de stérilisation des plus simples, des moins coûteuses, des plus pratiques dont il est l'inventeur et qui, après quelques mois d'expérience, donne actuellement les meilleurs résultats
Nous avons pu voir de près, à Carcassonne, les appareils installés par M Bunau-Varilla, consulter les statistiques et nous entretenir avec le distingué ingénieur.
La haute personnalité de M. Bunau-Varilla est digne de toute considération et l'autorité qui s'attache à son nom et à son passé imposa tout de suite à l'administration municipale de Carcassonne l'étude de son procédé.
Après une vie absorbée par de nombreux et célèbres travaux, M. l'ingénieur Bunau-Varilla, bien qu'il eût dépassé la cinquanataine, demanda à prendre du service au moment où éclata la guerre. Il y récolta devant Verdun une glorieuse mais cruelle blessure qui a entraîné l'amputation de la jambe. Son énergie surmonta le mal et ses conséquences.
Mais M.Bunau-Varilla, chef de bataillon du génie, aujourd'hui colonel, avait eu le temps de rendre de précieux services à la IIe armée à laquelle il appartenait, et qui livrait la plus grande bataille de l'histoire. Il était l'auteur d'une méthode d'assainissement des eaux destinées à la consommation des troupes, dont la simplicité rendait la pratique des plus faciles et dont l'efficacité eut pour résultat d'arracher des milliers de combattants aux maladies infectieuses et aux épidémies. Qu'on songe, en effet, que M. Bunau-Varilla, comme directeur du service des eaux de la IIe armée, devait assurer le ravitaillement en eau saine de 400.000 hommes et de 125.000 chevaux. Cette méthode, qui a triomphé aux armées, est l'auto-javellisation imperceptible. qu'adopta avec empressement la ville de Reims et qui vient de donner des résultats si positifs à Carcassonne.
Il s'agit d'introduire dans l'eau une infime proportion d'hypochlorite de soude ou eau de Javel laquelle, en vertu d'un phénomène d'oxydation, s'attaque à la fois à une matière organique nourricière et génératrice de microbes ou une fraction de petite partie de matière organisée, c'est-à-dire des microbes eux-mêmes.
Mais cette oxydation n'est pas la cause directe de la destruction massive et instantanée des microbes.
Elle n'est que l'origine des phénomènes physiques qui la déterminent, comme nous l'expliquerons plus loin.
Qu'on ne se récrie pas en entendant parler d'eau de Javel et en pensant tout de suite au goût que cette liqueur doit communiquer à l'eau. C'est à la dose d'un dixième de milligramme par litre qu'est introduit le chlore libre; représentez-vous, si vous le pouvez, l'aspect de cette quantité infinitésimale et imaginez si elle peut entrainer seulement l'ombre d'une saveur quelconque.
Mais, en revanche, l'action destructive est absolue; il suffirait même de moins pour obtenir un complet résultat. Voici, du reste, comment s'est déroulée l'expérience qui nous occupe : L'eau potable de Carcassonne, qu'envolent en ville les machines de la station de Maquens, a deux origines 1 Une nappe souterraine, constituée par les filons d'eau des collines avoisinantes; 2. La rivière l'Aude, dans laquelle le prélèvement se fait à une dizaine de kilomètres en amont de Carcassonne.
A l'usine élévatoire de Maquens, on est obligé de mêler les eaux des deux provenances, car celles de la nappe souterraine ne suffiraient pas à almenter la ville. On devine, malgré les soins pris par la municipalité pour filtrer l'eau, quel bouillon de culture risque d'être ainsi envoyé aux Carcassonnais sur les flots d'un fleuve qui vient de traverser Axat, Quillan. Limoux et tant d'autres localités où l'Aude sert de déversoir.
Des prélèvements d'eau ont été faits sur divers points dès que la méthode Bunau-Varilla a été mise en application et cette eau, analysée avec soin, a fourni d'impressionnants témoignages. Par exemple :
Le 27 juillet, prélèvement fait dans l'eau d'origine, c'est-à-dire avant son entrée dans l'usine et avant d'avoir subi l'influence de l'appareil auto-javellisateur :
* Germes liquéfiants 186
* Anaerobies, Colonies discoides 2
* Colibacilles...40
Prélèvement fait en ville, à la borne fontaine de l'avenue d'léna :
Germes liquéfiants.... 0
Anaérobies, Colonies discoides 0
Colibacilles 0
Un dernier prélèvement en date du 24 septembre donne des résultats encore plus probants; on constate la présence de 1.000 colibacilles dans l'eau d'origine et leur absence est totale à la fontaine d'Iéna, c'est-à-dire en pleine canalisation urbaine,
Quel est donc le principe de la méthode de M. Bunau-Varilla, de quoi se compose l'appareil d'application? Tout cela, nous l'avons dit, est fort simple; qu'on nous permette simplement un additif à l'explication sommaire que nous avons donnée tout à l'heure de la destruction de la matière organique dans l'eau par la combustion ou oxydation due à l'oxygène que dégage la molécule d'hypochlorite de soude en se détruisant elle-même au contact de cette matière organique. Il y a plus et mieux que cela. De récentes expériences ont vérifié l'hypothèse de M. Bunau-Varilla qui est devenue dès lors un fait, à savoir
«Que l'action de l'hypochlorite, au contact de la matière organique, doit, en dehors de l'action oxydante, engendre l'émission de rayons analogues aux ultra-violets, lesquels détruisent la vie microbienne dans une sphère considérablement plus étendue que celle où se produit l'effet chimique oxydant».
Qu'on nous excuse pour cette parenthèse au seuil de la science, mais on y trouvera l'explication qu'une si faible quantité d'hypochlorite produise une stérilisation totale. Et nul ne s'étonnera, par voie de conséquence, que nous soyons loin du temps où le mot de «javellisation» évoquait une eau à la saveur de chlore: la méthode Bunau-Varilla ramène le chlore employé à des réductions inimaginables.
Et l'appareil? Il est d'une simplicité enfantine; quelques tubes de verre et de caoutchouc, un récipient contenant la liqueur stérilisatrice et c'est tout. Il y a, par exemple, un dispositif toujours en accord avec la même simplicité, mais d'un intérêt énorme, c'est qu'il rend l'appareil automatique, d'où son nom d'auto-javellisateur. Que la machine, que la pompe après laquelle il est adapté vienne à s'arrêter ou soit arrêtée. volontairement l'écoulement de la liqueur s'arrête aussi; que la pompe reprenne son mouvement le liquide coule de nouveau et reprend son office de javellisation imperceptible. M. Bunau-Varilla a pensé à tout, et que si l'on confiait à un homme, à un mécanicien ou à un manœuvre le soin d'ouvrir et de fermer un robinet, on pouvait négliger ou oublier la petite opération et lancer ainsi de nouveau dans les eaux d'alimentation, sans les foudroyer au passage, les nocifs bacilles. Avec le dispositif automatique, il n'y a point à redouter la défaillance, l'appareil poursuit toujours sa tâche préservatrice d'existences humaines. Et que coûte-t-il cet appareil ? Pas grand chose, M. Bunau-Varilla a fait œuvre d'humanitarisme pur, de désintéressement absolu: ni sa méthode, ni son appareil ne sont brevetés. Le montage et l'achat des diverses pièces, si je ne me trompe, pour les trois pompes de la station élévatrice de Carcassonne n'a pas grevé le budget de plus de 2.000 francs.
C'est donc la préservation à la portée de tous, et quelle préservation !
Nous avons pu voir M. le docteur Tomey, maire de maire de Carcassonne, qui joint à ses grandes qualités d'administrateur celles d'un distingué praticien de la médecine, et dont la profession l'amène à un contrôle permanent de l'état sanitaire de la population.
— Je suis très satisfait des résultats merveilleux obtenus par l'auto-javellisation imperceptible de M. Bunau-Varilla nous a déclaré M. le Dr. Tomey Depuis que l'appareil fonctionne avec régularité, il n'est pas survenu de fièvre typhoïide à Carcassonne: les seuls cas en présence desquels nous nous sommes trouvés sont ceux de malades du dehors, venus ici pour se faire soigner.
Et, en matière de conclusion, M. le Dr Tomey nous communique la statistique de l'hôpital de Carcasonne. Nous avons dit que l'auto-javelliseur de M Bunau-Varilla fonctionne depuis le mois d'avril 1926. La statistique porte, par voie de comparaison, sur les cas de fièvre typhoïde constatés au cours des mois d'avril à octobre des années précédentes.
Avant de citer quelques chiffres on doit se rappeler que, d'après l'opinion de M. Costeplane, le distingué directeur de l'hôpital, à chaque entrée dans cet établissement, en provenance de Carcassonne, correspondent dix maladies survenues en ville, à peu de chose près.
Nous prenons l'année 1925 et nous trouvons : Habitants de Carcassonne : Avril, 7; mai, 3; juin, 9; juillet, 0; août, 2; septembre, 0 Total des cas, 15: décès 2 Etrangers: Avril, 0; mal, 7; juin, 0; juillet, 1: août, 1; septembre, 1. Total des cas, 10; décès, 1
Année 1926 : Habitants de Carcassonne: Pas un seul cas d'avril à octobre, Etrangers: Avril, 1; mai, 0; juin, 0; juillet, 1; août, 0; septembre, 7. Total des cas, 9; décès, 1.
Il convient de déduire de tout ceci que toute une ville a été préservée par le merveilleux procédé de l'auto-javellisation imperceptible et qu'une crainte à Carcassonne: c'est une typhoïde apportée du dehors. Aussi exprimons-nous le vœu que formula M. le Dr Tomey à l'issue de notre entretien que partout ailleurs on ait recours à l'efficace méthode de M. Bunau-Varilla, la santé des villes en le précieux résultat. Le service technique de la municipalité, à la tête duquel est un jeune ingénieur du plus haut mérite, Blanchard, est préparé à donner aux villes demanderesses tous les renseignements nécessaires.
Quand on songe aux ravages affreux que fait la fièvre typhoïde dans les villes et les villages, on ne peut qu’être heureux de l'initiative prise par la municipalité de Carcassonne et qui sera suivie, à bref délai, d'un vaste mouvement analogue de préservation de toute notre région,
A, C.
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