| Le Quotidien - 03 octobre 1926 |
Pour empêcher les pays à changes élevés
de rafler nos bois, quatre ministres
ont pris un décret, hélas! Inefficace
Quatre pas un de moins. Quatre ministres pleins de bonne volonté, qui s'étaient juré, afin de sauver l'industrie du meublé en péril de mort, de barrer la frontière aux derniers chênes et aux derniers noyers de France...
Noble entreprise.
Depuis dix ans, des Alpes aux Pyrénées, des pentes du Morvan aux collines de Normandie, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, la forêt de France, mutilée de guerre et d'après-guerre, dresse vainement vers ses bourreaux d'innombrables moignons.
Escoûte bûcheron, arreste un peu le bras!
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas.
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
Des nymphes qui vivaient dessoubs la dure écorce ?
Mais le bûcheron n'entend pas ce poétique langage. D'ailleurs il est Polonais.
Son patron, qui est Français, lui, n'en a pas davantage, pour cela, l'âme sylvestre. Il tient bureau à la ville, fréquente plus souvent la Bourse de Commerce que les sous-bois, possède des correspondants dans tous les pays à changé élevé ; et, en fait de nymphes... mais là n'est pas la question.
Ce qu'il faut retenir, c'est que, de la ruine de nos forêts, nous n'avons même pas la consolation de songer que les ébénistes de France tireront gloire et profit. Loin de là ! Ici, comme en beaucoup d'autres choses, la dure loi des changes joue contre nous. Nos noyers sont très recherchés par les fabricants de meubles de Munich, et d'ailleurs. Et rien ne vaut, paraît-il, un chêne languedocien pour faire des traverses de chemins de fer espagnols.
Résultat pour le chêne seulement, le chiffre des exportations est passé de 74.000 tonnes en 1913, à 234.000 tonnes en 1925.
En cette même année 1925, nos fabricants de meubles ont importé 20.000 tonnes. La statistique ne dit pas s'il s'agit des mêmes chênes. Je ne possède pas les chiffres concernant le noyer.
J'y ai renoncé depuis que j'ai eu l'honneur de m'entretenir avec M. Wasse, secrétaire général de la Fédération des syndicats du commerce des bois et avec M. Haeusler, vice-président de la Fédération des syndicats de fabricants de meubles de France.
Ces deux hommes, qui représentent des intérêts parfois opposés, se sont accordés pour me déclarer que le noyer est devenu à peu près aussi introuvable en France que le baobab ou le palmier à huile.
Introuvable et cher. Un mètre cube de noyer en plateau se paie couramment 2.500 francs, m'a dit M. Wasse.
Deux mille cinq cents francs, un plateau de noyer Ça valait une visite au plus noble des faubourgs populaires, là même où l'art du meuble inscrit ses fastes sur les vieilles pierres de chaque maison.
Précisément, j'y connais un ébéniste, un vrai. Entre deux halls interminables, où la théorie des lits fer et cuivre s'aligne sagement comme au pensionnat, son bureau-atelier-magasin s'efforce à démontrer qu'un beau désordre est toujours un effet de l'art. Et puis il fleure bon la colle et la sciure de bois.
— Hein ? lui dis-je, 2.500 franes pour un mètre cube de noyer! Qu'est-ce que vous en pensez ?
Il vint à moi, les yeux brillants.
— Si c'est du vraiment beau, je vous en offre deux mille huit. J'irai même jusqu'à...
Il s'arrêta net, un peu confus, se ressouvenant que je suis journaliste et non pas hélas ! marchand de bois. Tout de même, faut-il que le noyer soit rare!
On m'a assuré que la Guerre a dû renoncer à l'utiliser pour ses crosses de fusil. Passe pour les fusils. Mais les meubles ?
Frontons, sculptures de dressoir, volutes de pieds de lit et panneaux diamants, foutes choses qui étiez l'honneur des salles à manger Henri II, et des chambres à coucher Louis XV, puisque l'acajou est hors de prix, que le noyer n'est plus, et que le chêne émigre vers des pays excentriques, de quoi, demain, serez-vous faits ?
— Mais, allez-vous me dire, n'avanciez-vous pas tout à l'heure que quatre ministres…
En effet, ils étaient quatre. M. le ministre des Affaires étrangères; M. le ministre des Finances; M. le ministre du Commerce et de l'Industrie, des Postes et Télégraphes; et, cela va de soi, M. le ministre de l'Agriculture. Sans compter leurs directeurs, sous-directeurs, chefs de section, conseillers techniques et chargés de mission.
Ces quatre Excellences accueillirent avec intérêt les doléances des fabricants de meubles. Ils convinrent qu'il y avait urgence à agir, si l'on voulait éviter une hausse insensée des prix, voire la fermeture des ateliers d'ébénisterie, le chômage...
Ils furent émus. Ils consultèrent l'article 34 de la loi du 17 décembre, 1904, puis une foule de décrets qui vont s'échelonnant du 3 frimaire an V, au 23 vendémiaire, pardon, au 23 octobre 1924, et dont vous pourrez, si ça vous amuse, trouver l'énumération complète dans le Journal officiel du 8 août dernier, page 8892. Après quoi, ayant puisé, je pense, dans ces paperasses, la lumière et le réconfort, ils soumirent, d'un commun accord, au président de la République, un décret prohibant la sortie «des bois bruts avec ou sans écorce, de circonférence au gros bout supérieure à 60 centimètres, à l'exclusion des bois de mines».
Cet oukase à peine paru je me précipitai chez mon ébéniste. Rendons grâce, lui dis-je à MM. Briand, Poincaré, Queuille et Bokanowski, ainsi qu'à la troupe diligente de leurs collaborateurs. Vous allez pouvoir récupérer vos bois favoris et battre le rappel des compagnons. Défense désormais d'exporter du chêne et du noyer. Messieurs les ébénistes, vous êtes sauvés....
— Nous sommes «roulés», dit l’ébéniste.
Je le regardai surpris. Il était flanqué à sa droite, d'un prétentieux bahut modern-style et d'un buffet sans style, mais bonhomme. A sa gauche, une commode en bois des Îles d'un Louis-le-seizième un peu guindé supportait fort bien le voisinage compromettant d'une psyché équivoque et baroque très Arts Décoratifs. Nonobstant cette aimable diversité, le maître de céans était sombre.
— Roulés ?…
— Et comment ! L'avez-vous bien Ia, ce décret ? Oui! Alors vous savez que l'interdiction de sortie s'applique uniquement aux bois bruts c'est-à-dire en grumes de circonférence supérieure à 60 centimètres?
Eh bien ! sachez qu'avec ou sans écorce, et qu'on les prenne par le gros bout ou par le petit, jamais, en ébénisterie, on n'utilise, en grume, des bois de chêne ou de noyer de circonférence supérieure à 60 centimètres.
— Mais les autres ?
— Enfant ! Les autres, parbleu, les exportateurs n'auront qu'à les faire scier. Et le tour sera joué. Les bois qui partaient en grume, partiront sciés, voilà tout. Allégés de leurs déchets, ils n'en partiront que mieux. Il manque un mot à ce fallacieux décret. Il eût fallu écrire : bois bruts et SCIES: On ne l'a pas fait... On n'y a peut-être pas pensé... Hum ... Si vous voulez. En tout cas, le résultat est nul. Belges, Tchécoslovaques, Allemands et Hongrois, Yougoslaves et Castillans, continueront de rafler, des bois qu'ils me refileront, en partie, si je suis bien sage et si j'y mets le prix.
Et vous m'assurez qu'ils étaient quatre pour faire ce beau travail ? En bien ! ils se sont rudement mis le doigt dans l'œil. Vous êtes journaliste, vous devriez leur z'y dire.
— Comment donc ... »
FRANCOIS VALDI
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