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Paris-Soir - 29 septembre 1926

 


Les relégués, hommes libres... mais détenus  les relégués

AU DÉPOT DE L'ILE DE RÉ (1)
Les relégués, hommes libres... mais détenus

L'établissement date de Louis XIV. Le cabinet directorial s'orne de boiseries d'un pur Louis XVI. Des panoplies d'armes du premier Empire décorent les murs.
Le directeur est un homme moderne.
Le règlement qui n'a pas d'époque, mais qui est éternel, le coiffe d'un singulier képi noir lauré et galonné d'argent, une sorte de képi de sous-préfet qui serait aussi capitaine de pompiers.
— Sortons, nous allons faire la ronde. Vous verrez tout.

Le képi est imposant. Il fige à l'angle de chaque couloir le gardien de service qui «»rend compte» d'un automatique : « Rien à signaler, monsieur le directeur. » Il pétrifie d'une immobilité marmoréénne les relégués terrifiés de voir surgir dans leur nuit cet emblème sacré.
Couloirs, dortoirs, réfectoire, prétoire, tout ici est d'une propreté totale, absolue, implacable, propreté si terrible qu'elle est déjà le signe du châtiment.
Les dortoirs ont des bas-flancs de caserne. Le bois rugueux en est frotté à ce point que, sans être ciré, il brille plus que s'il l'était. Le linge rude des literies est exacte- ment plié en un carré net et par- fait. La cruche de cuivre bossuée étincelle.
On aperçoit ces merveilles à travers de forts barreaux qui les isolent du couloir.
C'est très pratique, m'explique-t-on. La nuit, les dortoirs sont éclairés. Le corridor reste dans l'ombre. Le gardien qui passe voit sans être vu. Surveillance efficace. J'évoque ces nuits d'hommes amoncelés dans une lumière aveuglante, dont un garde secret épie dans l'ombre le rêve interdit ou le geste équivoque.
Surtout, je regarde ces barreaux énormes, les cages lugubres de cette étrange ménagerie humaine. Un détail : Les relégués sont des hommes libres. Leur peine est achevée. Ils sont sortis de prison. Ils ont «fait» un an, un mois, huit jours. C'est fini. Tout ce qu'on peut exiger d'eux, c'est qu'ils aillent ailleurs, là-bas... C'est fini. Libres. Ils sont libres...
Alors, ces barreaux, ces cages, ces murs, ces gardes ? Quoi ? Tout cela est illégal, injuste, inique ? Mon Dieu...
Et ils ne «réclament» pas ? Pour pouvoir réclamer, il ne s'agit pas d'avoir raison. Il faut des protections. Oh ! on peut parfaite- ment être relégable et posséder de belles relations. Seulement, dans ce cas-là, on reste relégable. On n'est jamais relégué.
Tournez-vous vers l'Administration. Elle n'est pas responsable. Elle exécute les ordres. Elle ne peut qu'expliquer :
Les rzlégués sont en transit. Ce sont des passagers. Ils attendent le bateau qui doit les conduire chez eux.
Présentement, ils l'attendent depuis deux ans. Nul ne sait quand il viendra. Dans deux ans encore, trois ans, cinq ans peut-être... Après douze mois, trente jours, une semaine de prison légitime et légale, deux ans, trois ans, cinq ans de prison arbitraire et supplémentaire.
Vous imaginez que «ceux de la relègue» doivent bien ricaner quand on les frappe au nom de ce principe: la loi ? Non. Ceux de la relègue ne ricanent pas. Ils ignorent l'exégèse sur la lettre ou l'esprit d'un texte. Pour eux, dans la vie et dans la peine, la loi, c'est le droit du plus fort. Telle est leur nature qui est aussi leur sagesse. La justice? Elle n'est plus pour eux que dans ce «prétoire» pieusement astiqué, petite salle nette et claire, pareille à une justice de paix de canton. Là, chaque matin, M. le directeur, juge souverain, distribue les peines disciplinaires. 
Au fond, en use-t-on autrement pour les honnêtes gens ? Ici, du moins, c'est plus vite fait. Qui sait? mieux fait, peut-être.
Le relégué, homme théoriquement libre, travaille comme les hommes libres, et mange comme tous les hommes. De là, la nécessité de l'atelier et du réfectoire. Ici, rien de superflu.
Dans l'atelier, je ne vois que des échines courbées sur des métiers à tisser sommaires et rudimentaires. Les travailleurs exécutent une sorte de filet à résilles pour les harnais. D'autres arrachent le chanvre goudronné des vieux cordages pour le calfatage des navires. Par journée d'atelier, ils touchent quelques sous.
Apprendre un métier ? Savoir qu'on peut aussi gagner sa vie en travaillant ? Non. Le droit du plus fort: leur loi. Leur loi, c'est l’entrepreneur. Leur travail est son bénéfice. Il en vit honorablement. Ce brave homme entre tous les matins dans la prison. Il en sort tous les soirs librement. 

Maurice CORIEM,
(A suivre)

 

 


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