| Le Petit Journal illustré - 03 octobre 1926 |
Le fait de la semaine
Pour faire baisser le prix de la vie.
Les parasites du commerce.
Un «pilori moral».
La vie chère est une plaie de tous les temps; et, à toutes les époques de vie chère, il y eut des gens sans scrupules, agioteurs, accapareurs, affameurs, qui profitèrent des malheurs publics pour réaliser, sur les denrées de première nécessité, des bénéfices excessifs et faire monter le prix de toutes choses.
Il y en eut même, à ce qu'il semble, un bien plus grand nombre autrefois qu'aujourd'hui. car nous avons à présent des moyens d'enquête et de surveillance économique qui rendent l'exercice du mercantilisme infiniment plus difficile qu'au temps jadis.
Par contre, nous faisons preuve, à l'égard des coupables, d'une indulgence que le passé n'a pas connue. Ainsi l'ancien régime montra parfois aussi une rigueur impitoyable à l'égard des «traitants». Les nouveaux riches, dont les fortunes apparaissaient trop rapidement et trop facilement acquises au détriment de l'intérêt général, étaient traduits devant des «chambres de révision», qui contrôlaient leurs comptes et les forçaient à rendre le bien mal acquis. Les plus puissants seigneurs n'échappaient pas à ces sévérités : le procès du surintendant Fouquet en est la preuve.
Au temps du «Système», temps, hélas !... trop comparable au nôtre, quelques-uns de ces traitants trop peu scrupuleux furent victimes de leur âpreté au gain. On leur prit jusqu'au dernier sou et on les traîna, en chemise, au pilori des Halles.. Trop heureux furent-ils encore de sauver leur tête.
La Convention, enfin, avait également décrété la mort contre les accapareurs. La première, elle ordonna l'affichage des prix chez les marchands. Par la loi de maximum du 2 mai 1793, elle stipulait même, sous peine de châtiments sévères, que le prix de vente de toute marchandise ne devrait jamais donner un bénéfice supérieur à 5 0/0 dans le commerce de gros, et à 10 0/0 dans le commerce de détail.
A ce taux-là, je crois que pas mal de commerçants d'aujourd'hui préféreraient fermer boutique.
Où commence, pour un marchand, le profit illicite?... Tant de circonstances diverses influent sur le prix d'une marchandise qu'il serait, le plus souvent, impossible de répondre à une telle question. Le comité de surveillance des prix des denrées de première nécessité, institué récemment par le préfet de police, s'y efforce cependant. Il signalait dernièrement des ventes de légumes et de fruits effectuées avec des bénéfices variant de 110 à 180 %... Nous voilà loin des 10 % autorisés par la Convention. Il y a cent trente-trois ans, les bénéficiaires de ces gains excessifs eussent risqué la prison, peut-être même la guillotine. Ils s'en tirent aujourd'hui avec une simple admonestation préfectorale, et la menace, à la récidive, d'être expulsés des Halles avec défense de porter le nom de Pietro... Ce n'est pas très cher, comme vous voyez... D'aucuns estiment même que ce n'est pas avec de telles sanctions qu'on fera baisser le prix de la vie.
Il est certain qu'il faut être très circonspect en pareille matière. On avait voté, en 1916, une loi sur la spéculation illicite dont on espérait merveille. Mais on s'aperçut, à l'usage, que cette loi gênait le commerce honnête plus qu'elle n'empêchait les malversations des mercantis. Force fut de la rapporter. Au surplus, les articles 419 et 420 du Code pénal, si les tribunaux les appliquaient toujours de façon opportune, suffiraient fort bien à défendre le public contre les abus de la spéculation.
Ce qu'il faudrait surtout s'attacher à supprimer, si l'on veut combattre réellement la vie chère, c'est le profiteur qui se faufile entre le producteur et le commerçant et prend sur la marchandise un bénéfice qu'aucun travail ne justifie. Aujourd'hui comme hier, trop de gens commercent sans boutique ni magasin et sans payer patente. Un bureau, une table, un téléphone suffisent. On achète à terme, on revend. De ce fait, la vie monte. Et le consommateur, qui ne sait pas, s'en prend au cultivateur, au marchand, à tout le monde, excepté à cet intermédiaire d'où vient tout le mal.
Le jour où le commerce serait débarrassé de ces parasites, on aurait donné un grand assaut à la vie chère. Ce n'est point à dire, pourtant, que le mal n'est que là. La surveillance organisée sur les marchés est aussi chose utile, mais ici quelques exemples suffiraient vite pour atteindre au résultat souhaité. Rares, excessivement rares seraient les commerçants assez imprudents pour risquer le bon renom de leur maison en vue d'un gain excessif momentané.
Il faut donc ne poursuivre et ne condamner qu'à bon escient, et s'il est réellement prouvé qu'il y a eu profit illicite; mais alors, ne pas hésiter à afficher la condamnation. Les chroniqueurs du passé s'accordent à constater que, de tous les châtiments qu'on appliquait alors aux mercantis, l'exposition au pilori leur était le plus pénible à supporter. Le pilori n'existe plus, et il n'est pas question de le rétablir, Dieu merci! Mais si l'on appliquait l'affichage de toute condamnation pour spéculation illicite bien caractérisée, pour manœuvres ayant eu pour but d'entraîner la hausse ou d'enrayer la baisse, pour accaparement de denrées, etc., ce serait la peine exemplaire par excellence ; et ce « pilori moral » aurait le meilleur effet.
Ernest LAUT.
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