| Journal des débats - 03 octobre 1926 |
Economies et réformes à l'Instruction publique
Il aurait fallu beaucoup de courage pour faire dans le budget de l'instruction publique de grosses économies. On trouve encore, on vient de trouver, des ministres qui ont du courage. Mais le genre de courage que suppose une grande réforme de l'instruction publique est un courage à peu près surhumain. Il faudrait, en effet, commencer par se dégager de beaucoup d'idées fausses qu'on a présentées comme le fondement intangible de la démocratie. Il faudrait envisager le rôle de l'Etat en matière d'enseignement sous son aspect rationnel et pratique.
L'Etat doit chercher à donner à la masse du pays un enseignement primaire adapté aux besoins universels; il doit ensuite s'appliquer à découvrir les éléments de l'élite intellectuelle et à leur assurer la culture générale que donne l'enseignement secondaire et enfin la formation spécialisée qui est le domaine de l'enseignement supérieur. Tout cela est d'intérêt public et s'impose à un régime démocratique autant et même plus qu'à tout autre. Malheureusement, il règne une fausse et basse conception de la démocratie, qui consiste à flatter l'instinct de jalousie, sous prétexte d'égalité. Alors que la seule égalité est celle des droits, et non celle des résultats, on propage l'habitude de croire que toute supériorité a un caractère de privilège, que la diversité des études est un signe de l'orgueil de caste, et que le niveau intellectuel doit s'établir par en bas, puisqu'il est tout de même manifestement impossible de l'établir par en haut.
Par là s'explique l'embarras où s'est trouvé M. Herriot quand il lui a fallu apporter à son tour un programme d'économies et de suppression d'organes ou d'emplois. Il n'a pas essayé de toucher aux petites universités, qui sont comme les sous-préfectures de l'enseignement supérieur. Encore bien moins a-t-il osé porter la hache dans la forêt primaire. Il n'est pas question de supprimer les écoles normales, ni même d'en réduire le nombre. C'est pourtant une réforme qui a été maintes fois étudiée, et qui aurait de nombreux avantages moraux et pécuniaires. Mais on voit d'ici la levée de boucliers. Soustraire les futurs «éducateurs du peuple» à la préparation en vase clos qui leur est donnée, les mettre en contact avec le reste de la jeunesse dans les lycées, ce serait, paraît-il, les «embourgeoiser». Il est certain que le système actuel n'a pas cet inconvénient. Ceux qui suivent, même de loin, les manifestations des jeunes générations de normaliens n'ignorent pas à quoi elles tendent, et, du reste, elles ne s'en cachent pas.
Il est une autre économie primaire devant laquelle M. Herriot s'est également senti embarrassé. Il y a des écoles sans élèves. Supprimer l'école serait facile, mais ce serait baisser pavillon devant l'école libre. L'Etat n'est pas arrivé au degré d'esprit pratique qui lui permettrait, non pas de se désintéresser de l'obligation d'assurer à tous les enfants l'instruction primaire, mais de se désintéresser de savoir qui la leur donne. Le point essentiel, c'est qu'elle soit donnée dans de bonnes conditions, par des maîtres qualifiés et dans des locaux salubres. L'Etat est armé pour vérifier ce qu'il en est. Mais ce même Etat, incapable d'assurer parfois dans ses propres écoles le respect des lois et des programmes, a une peur terrible de laisser des enfants entre des mains qui les guideraient, non vers la Révolution, mais vers la hideuse réaction, préparée par quelques récitations de catéchisme ou de prières nullement subversives de l'ordre établi. M. Herriot s'est borné à quelques fusions d'écoles, fort justifiées évidemment, et à laisser vacants quelques postes d'adjoints lorsque les effectifs scolaires paraîtront trop insuffisants. On ne peut qu'approuver ce qu'il a fait, en regrettant qu'il n'ait pas cru pouvoir faire davantage.
Reste l'enseignement secondaire. Il y a des collèges surérogatoires. M. Herriot rend hommage aux services qu'ils ont rendus dans le passé. Ils ont contribué à répandre, dans des coins parfois un peu perdus, l'enseignement secondaire. Beaucoup d'hommes distingués n'auraient pas fait leur chemin s'ils n'avaient eu à leur portée ces modestes établissements. Mais, aujourd'hui, ils n'ont plus tant de raison d'être. L'enseignement moderne, qu'on l'ait voulu ou non, n'est qu'un enseignement primaire plus long de trois ans. La fusion du collège avec l'école primaire supérieure n'est guère que la constatation d'un fait. Au reste, les. élèves sortant du primaire supérieur entrent régulièrement en seconde moderne. Il restera encore, durant quelque temps, quelques amateurs de latin. On le leur fera en marge. Quant au grec, il n'en sera plus question, même pour les maîtres, puisqu'une seule catégorie de licence en comporte encore un vestige, jusqu'à nouvel ordre. Ainsi seront «rajeunis» les collèges, pour employer le mot - involontairement ironique – du communiqué d'hier. C'est également une ironie que d'enregistrer le progrès numérique de la clientèle. Nous n'avions que 91.000 élèves dans l'enseignement secondaire avant la guerre. Nous en avons aujourd'hui 146.000. C'est magnifique. L'enseignement secondaire regorge d'amateurs, mais il n'y a plus d'enseignement secondaire. On décore de ce nom un enseignement primaire allongé, - allongé plus que relevé. L'enseignement secondaire, c'était la culture générale et désintéressée, désintéressée en ce sens que l'intérêt en était à longue échéance. Il ne répond plus, dit-on, aux exigences d'une époque pressée et utilitaire. C'est justement là l'erreur fondamentale. Plus l'esprit grossièrement utilitaire et arriviste nous envahit, plus il est nécessaire de maintenir la seule forme d'éducation qui y fait quelque contrepoids. Nous prêchons dans le désert? Raison de plus pour y ménager quelques oasis.
A. ALBERT-PETIT.
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