| Paris-Soir - 29 septembre 1926 |
DEUX MILLE ANS D'HISTOIRE DE PARIS (1)
Le square Cluny et le musée lapidaire des Thermes
Les arceaux chrétiens -:- Statues, gargouilles, enseignes et inscriptions du temps passé
Au long du mur des Thermes se dresse le portail de l'église des Bénédictins d'Argenteuil. Œuvre finement ciselée et digne de la station des vendanges où les Romains avaient des autels à Bacchus s'élevant dans les vignes à l'ombre des figuiers. Les prêtres chrétiens remplacèrent ce vain matérialisme par la contemplation de la chemise du Christ. On adore encore, en 1926, cette insigne relique de l'humanité de Jésus dans l'église d'Argenteuil. Il est vrai que l'on y célèbre toujours la Fête des Vendanges, au départ de l'automne.
Ici, c'est du travail de Pierre de Montereau que cette partie de portail de la chapelle de la Vierge de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés ; elle est contemporaine de saint Louis.
La vieille église de Saint-Benoit-le-Bétourné, chère à Anatole France, a donné son portail. Et tout proche se dresse la porte principale du collège de Bayeux.
Proviennent également de Saint-Germain-des-Prés douze chapiteaux à personnages et feuillages ainsi que quatorze autres chapiteaux et corbeaux ornés de masques humains, d'ondes flottantes et de volutes.
L'abbaye Sainte-Geneviève a son apport de chapiteaux avec des animaux et les tailloirs de colonnes. Combien y a-t-il encore dans l'herbe du square de pilastres et de balustrades.
Penchez-vous sur cette petite pierre noire, elle a été déposée dans les fondations de l'église des Célestins, à côté du château royal de la Bastille, par Charles V. le 26 mai 1365.
Voici des dalles funéraires, avec leurs augustes propriétaires, dont les petits-fils de saint Louis. Elles viennent surtout de Saint-Gervais et des Innocents et de Notre-Dame. Ce dallage en carreaux vernissés est celui d'une grande salle au XIII° siècle.
Et cette lourde chaîne de fer est l'exemple de celles employées au moyen âge pour la fermeture des rues et surtout pour empêcher le passage des cavaliers montés à travers les petites voies si noires de la Cité.
Statues. Gargouilles et Enseignes
La profusion décorative religieuse du XII au XVI siècle est inouïe. Combien de Vierges à l'Enfant, à travers ce jardin. On reconnaît l'époque de leur création par un style qui, de hiératique même dans les plis de ia robe à plis droits, s'humanisent jusqu'à déceler le portrait au XV siècle.
Elles sont là, pensives, entourées de lierre, et pourtant elles témoignent que ce feuillage n'est pas le symbole de l'oubli, puisque le culte de Marie, presque non célébré jusqu'à l'an Mil est devenu l'efflorescence suprême de la religion catholique à notre époque.
Des Vierges présentes, il y en a qui ornaient Notre-Dame et Saint- Germain-des-Prés.
Ces statues mutilées sont celles des rois mages. Elles furent à Notre-Dame comme le saint Marcel de la porte Sainte-Anne. Il y en a d'autres de celle provenance.
La puissante moquerie du moyen Age s'exprime aussi bien dans le détail des chapiteaux qu'au seuil des portiques. Le triomphe est atteint par les gargouilles, bêtes fantastiques procédant toujours d'une imitation d'êtres humains. Il y a des gargouilles plaisantes, il en est d'horribles, il en est de farouchement douloureuses. Quelques-unes crachent leur mépris sur les passants, et l'une d'elles, à Cluny même, dénonce la lubricité monastique. En ne considérant que le travail de sculpture, ces morceaux détaillés proclament la valeur des travailleurs de la pierre pendant une fort longue période.
Naguère, comme aujourd'hui, la Tour de Saint-Jacques-la-Boucherie était surmontée des attributs des quatre évangélistes. Les statues actuelles sont des copies, les originaux sont à Cluny. Gardent l'entrée du jardin : le Bœuf, le Lion et l'Aigle. L'Ange a disparu. Du même temps que les ex-voto aériens de Nicolas Flamel sont les beaux bas-reliefs de la Seine et de la Marne. Le Génie funéraire de Germain Pilon, ainsi que la Diane, admirable bas-relief de marbre.
Voici les stèles hébraïques. On les a trouvées rue de la Harpe, près de la rue Hautefeuille, derrière la maison où Charles Baudelaire se mourait de terreur quand il entendait, le vent passer au-dessus du vieux cimetière juif.
Ces. masques moqueurs viennent du Pont Neuf. Androuet du Cerceau les avait commandés pour servir de mascarons, là ou autre part, la mode le voulait ainsi.
Les Trois Barbeaux constituent une enseigne et un méchant calembour. Ce sont trois beaux poissons. Ils décoraient la maison d'un passeur la paroisse Saint-Germain- l'Auxerrois. En même temps, le batelier tenait les engins de pêche et un cabaret fréquenté par les protecteurs des vierges errantes du tour du Châtelet et du Louvre. Le populaire donnait le nom de barbeaux, de barbillons, de brochets aux; chevaliers des dames du bord de l'eau. Pourtant, le barbeau était un poisson royal comme la carpe et l'anguille. Les grilles se ferment, les visions s'estompent, les flâneurs s'en vont. Et l'on refait une dernière fois le tour de cette belle réserve de statuaire.
Dans une niche sculptée appliquée Le long des murs de Julien, deux flammes vertes scintillent. Est-ce lä l'âme errante de Jamblique, le magicien miraculeux dépositaire des arcanes de Chaldée et d'Egypte qui vient se rapprocher de son disciple favori, le César enlevé au christianisme triomphant?
Ce n'est qu'un chat noir qui attend la nuit sous cet abri chrétien, pour retrouver ses compagnons, hôtes vivants de ce parc désert et hanté.
Léon MAILLARD.
| retour 29 septembre 1926 |





