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Le Quotidien - 03 octobre 1926

 


Le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte

NOTES D'HISTOIRE
L'HISTOIRE DES CONSPIRATIONS 
et du coup d'Etat de Louis-Napoléon 
est toujours instructive
Par A. AULARD

Les conséquences de la folle politique étrangère de Napoléon III pèsent encore, et plus que jamais, sur la France. La guerre mondiale, notre victoire ruineuse, cette mauvaise paix, tous ces maux nous viennent, directement ou indirectement, du malfaisant rêveur que l'Assemblée Nationale déclara, en 1871, responsable de la ruine et du démembrement de notre pays.
Il est donc toujours intéressant et instructif de rappeler comment cet aventurier au nom fameux et à l'âme trouble s'empara traîtreusement du pouvoir. Aussi ai-je lu avec profit, dans ces Récits d'autrefois que publie la librairie Hachette, le récit des Conspirations de Strasbourg et de Boulogne, par M. Gabriel Perreux, coups manqués, et le récit du coup réussi, celui du 2 décembre 1851, par M. René Arnaud, bons résumés à l'usage de ceux à qui le temps manque pour faire des lectures un peu longues et dispersées.

Ce Louis-Napoléon, fils d'Hortense de Beauharnais et de Louis Bonaparte, dont son frère l'empereur avait fait un roi de Hollande, était, au temps de Louis- Philippe, presque aussi inconnu des Français que l'est aujourd'hui le chef de la maison d'Orléans. Il végétait dans un exil obscur.
On peut presque dire qu'on apprit son existence en apprenant sa première conspiration manquée, celle de Strasbourg, qui eut lieu le 30 octobre 1836.
S'étant créé quelques complicités dans la garnison, à un moment où le gouvernement de Louis-Philippe était devenu impopulaire, il se présenta en personne aux soldats, fit acclamer le nom de Napoléon par une partie des soldats, mais ne put pas les entraîner à une marche sur Paris comme celle que son oncle avait si merveilleusement réussie au retour de l'Île d'Elbe.
Indécis, hésitant, timide dans l'élan même de son audace, il se heurta à la loyauté de quelques officiers, et il dut se rendre presque aussitôt.
Par une imprévoyante mansuétude, Louis-Philippe se borna à faire transporter le conspirateur aux Etats-Unis, et ne fit juger que ses complices, qui, d'ailleurs, furent acquittés.
Louis-Napoléon ne resta pas aux Etats-Unis. Il se rendit à Londres, où il prépara une nouvelle conspiration. Le 6 août 1840, il débarqua à Boulogne, essaya vainement d'entraîner la garnison, et manqua ce second coup encore plus piteusement qu'il n'avait manqué le premier. Puis il fut jugé par la Chambre des Pairs, qui le condamna à un emprisonnement perpétuel. Il le subit au château de Ham, d'où il s'évada, déguisé en ouvrier, le 25 mai 1846.
Le ridicule de ces deux équipées, où il y avait eu tant d'incidents grotesques, où le neveu obscur avait paru si inférieur à l’oncle par le talent, par la volonté, par la chance, aurait sans doute discrédité, à jamais Louis-Napoléon, si les républicains, encore mal dégagés de l'alliance que, sous Louis XVIII et sous Charles X, ils avaient faile avec les bonapartistes, n'avaient cherché à rendre ce fantoche intéressant, pour faire pièce à Louis-Philippe, contre lequel il est bien vrai qu'ils avaient les plus sérieux griefs.
Quand on lit l'Histoire de dix ans (1830-1840) de Louis Blanc, on est bien surpris aujourd'hui de constater la sympathie avec laquelle, à propos de la conspiration de Strasbourg, il parle de Louis-Napoléon. Ce n'est pas qu'il veuille le rétablissement de l'Empire, et il est républicain sincère, mais il croit à la «bonté» du prétendant, à sa «droiture», à son «élévation d'âme qui fait aimer la vérité». Il aime sa «physionomie douce». Il le trouve «généreux». Il ne lui reproche que sa faiblesse et sa rêverie. Il le visite dans sa prison. Et Louis Blanc n'est pas seul à présenter alors Louis-Napoléon comme un bon jeune homme sympathique et peu dangereux, à trouver des excuses à ses conspirations, à s'attendrir aussi sur ses méditations nuageuses au sujet du paupérisme : quand ses complices furent acquittés à Strasbourg, les républicains de celte ville, alors si républicaine, leur offrirent un banquet.
C'est ainsi que l'opposition de gauche, sans être bonapartiste, eut la naïveté, pour faire pièce à Louis-Philippe, de sauver Louis-Napoléon de ce ridicule qui l'aurait peut-être tué.
Ainsi fut préparée, par la candeur de l'opposition de gauche, la rentrée de Louis-Napoléon en 1848, puis son élection à la présidence de la République, cette élection que l'Assemblée Constituante commit la faute d'assurer par la forme plébiscitaire qu'elle lui donna.

Quand les républicains virent enfin que Louis-Napoléon était de mauvaise foi, beaucoup d'entre eux s'obstinèrent à ne pas le croire dangereux, et leurs illusions nous étonnent. Le 17 novembre 1851, les questeurs de l'Assemblée législative proposèrent une loi pour donner au président de l'Assemblée le droit de requérir éventuellement la force armée : la gauche républicaine fit échouer cette proposition, émanée de monarchistes anti-bonapartistes, en niant qu'il y eût danger d'un coup d'Etat du côté de l'Elysée.
Le 1er décembre suivant, le président de la République sortit d'un tiroir le dossier où, comme le rappelle M. Arnaud, figurait sur la couverture, en belles lettres anglaises, le mot Rubicon, et, dans la nuit du 1er au 2, il fit avec succès son coup d'Etat contre une Assemblée que ses ministres avaient perfidement dépopularisée en lui faisant mutiler le suffrage universel. L'héroïque insurrection parisienne, les héroïques insurrections départementales, furent impuissantes à rétablir la Constitution violée.

C'est ainsi, par la naïveté des gens de bien, par la fourberie d'un individu, que la France fut précipitée dans la dictature et, par la dictature, dans la guerre, dans l'abîme.
Leçon d'histoire pour notre curiosité, mais aussi et surtout, pour notre civisme, qui doit toujours être vigilant et méfiant, dans la sauvegarde des institutions de liberté, en ce vilain temps de fascisme. 

A. AULARD.

 


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