| Paris-Soir - 29 septembre 1926 |
LE CONFLIT DE LA MAIRIE DE LYON
M. Herriot explique son adhésion au ministère d'Union Nationale
« Je défends mon écharpe, parce que ma conscience me dit que je n'ai pas failli à mon devoir républicain » La majorité socialiste du Conseil se contente de « prendre acte »
On sait le conflit qui divise, à Lyon, le maire, M. Herriot, et la majorité du Conseil municipal, qui est socialiste. Celle-ci voudrait l'amener à démissionner. Mais M. Herriot s’y refuse: il est tout prêt, a-t-il déclaré, à faire juge le corps électoral et il propose à ses anciens amis la démission en bloc du Conseil, afin qu'il soit procédé à de nouvelles élections.
A la séance du Conseil d'hier, à Lyon, les socialistes ont posé à nouveau la question. Une séance à huis clos a suivi la séance publique et M. Rognon, au nom de la majorité socialistes constatant que la minorité, quand une fois de plus l'entrée de M. Herriot dans le cabinet de M. Poincaré et se terminant ainsi : « La majorité socialiste ne renonce point à son droit »
« Décidés à ne point créer d'incidents sur le terrain administratif et à n'apporter aucune entrave à la bonne gestion de la ville, les élus socialistes constatant que la minorité contrairement aux principes démocratiques, veut conserver la direction de l'administration municipale, prennent acte que M. Herriot conserve ses fonctions contre la volonté de la majorité de cette Assemblée. »
Après la lecture de cette déclaration. M. Herriot a répondu longuement.
Il a d'abord constaté que la procédure employée contre lui a été irrégulière.
En 1925, le parti socialiste avait le droit de revendiquer la mairie. Il ne l'a pas fait. Il a procédé à une répartition de l'administration qui, si elle ne convient plus à l'heure présente, doit être modifiée dans son ensemble et non dans un seul de ses éléments. «La logique de ce raisonnement, déclare M. Herriot, est irréfutable et c'est elle qui m'a conduit à réclamer le retour devant les électeurs.»
M. Herriot affirme que s'il défend sa fonction, ce n'est point pour conserver un poste honorable ou s'assurer des profits. C'est qu'il a droit à son vrai juge, qui est le corps électoral républicain.
« Ministre, dit-il, je suis responsable devant les Chambres; maire, j'ai le droit de parler devant vous. Vous, vous aviez le devoir de m'entendre.
Je n'ai jamais accepté, je n'aurais jamais accepté d'entrer dans un ministère de droite reproduisant les combinaisons politiques de l'ancienne Chambre. J'ai lutté dans la démocratie jusqu'à l'extrême limite de mes forces. Deux fois, j'ai essayé de faire prévaloir nos doctrines financières, deux fois j'ai été abattu. Le parti communiste qui m'injurie a joint ses voix à celles de la droite pour me renverser. Comment ne comprenez-vous pas la situation tragique dans laquelle je me suis trouvé ? »
(Voir la suite en 3 page)
A LYON M. Edouard Herriot explique son adhésion au ministère d'Union Nationale
(Suite de la 1ere page.).
« Nous étions à un moment où les doctrines étaient sans force contre une catastrophe qui, d'heure en heure, approchait. La panique qui jetait les gens aux portes des caisses d'épargne, ne l'avez- vous pas vue ? La hausse de la livre, ne l'avez-vous pas observée ? Si j'avais manqué de décision, si j'avais empêché la constitution d'un Gouvernement, s'il s'était institué un lamentable désordre, si la faillite s'était produite, ne sentez-vous pas que, pour de longues années, le parti, républicain radical ou socialiste était perdu; c'est le parti républicain que j'ai voulu sauver.
Au cas d'une catastrophe, les spéculateurs eussent profité de ce malheur. Le peuple, lui, comme dans d'autres pays, eût terriblement souffert. Je ne l'ai pas voulu. Et puis j'ai l'honneur de vous informer que je place mon pays au-dessus de tout. Un parti qui ne sait pas aux heures de crise secourir la nation menacée, c'est un parti qui se condamne. Je ne renie pas mes amitiés. Je ne me suis pas converti; j'ai agi par devoir; j'ai voulu sauver les intérêts de ceux qui publiquement m'attaquent et secrètement m'approuvent.
Je vous reproche de ne pas avoir compris à la suite de quelles tortures de conscience j'ai agi lorsque la caisse était vide, lorsqu'un débat sur les responsabilités n'était plus possible et qu'il fallait sauver le pays. Je défends mon écharpe parce que ma conscience me dit que je n'ai pas failli à mon devoir républicain. Le peuple souffre ; j'ai voulu lui éviter des souffrances plus grandes.
Vous parlez de 11 milliards d'impôts vous savez bien que ce chiffre est exagéré, qu'il a été voté à peu près autant d'impôts directs que d'impôts. indirects, que la taxe spéciale sur la mutation est un appel à la fortune acquise, que la loi sur les tabacs se rapproche du projet socialiste jusqu'à le reproduire..
Vous savez bien que l'œuvre de paix se poursuit, se confirme et se développe La récente conférence de Genève nous en a fourni la preuve, Contrairement à vos soupçons et à des arguments qu'il m'est pénible d'entendre produire par vous, c'est par devoir que je reste à mon poste. Ce sont des listes de cartel qui nous ont amenés ici pour la plupart. C'est un accord d'ensemble qui a constitué cette municipalité. Si vous le voulez, brisons ce contrat, mais il faut le briser tout entier. Pour moi, j'irai sans crainte devant les électeurs républicains. Le peuple aime le courage; il sait reconnaître l'accent d'une conviction désintéressée; il comprendra peut-être, lui, tout ce que j'ai souffert; il n'oubliera pas combien j'ai lutté. Et quel que soit son jugement, je lui demeurerai fidèle en homme qui, dans toute cette terrible crise, a cherché non le succès, mais le devoir. »
La réunion du Conseil municipal, hors séance, s'est terminée sans autre intervention, sans vote, ni décision. Une foule considérable stationnait aux environs de l'Hôtel de Ville. Des manifestations en sens divers ont eu lieu. La police a dispersé les manifestants.
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