| Paris-Soir - 03 octobre 1926 |
Araignées du soir
Coupables victimes
Dans une de ces immenses brasseries-réfectoires où des milliers de Berlinois gras, roses et cossus viennent s'emplir de bière et de choucroute, Béraud nous montre un vieux couple de pauvres honteux, commandant timidement deux soupes et un bock. «Ils avalèrent ces soupes en gens qui jouissent amèrement de leur propre faim et partagèrent le verre de bière...»
Cependant, le vieux parle français, il confie à notre ami :
— Monsieur, j'étais professeur en retraite. Maintenant nous sommes mendiants.
C'est lui, lui et ses semblables, qui paient en fin de compte, les frais de la guerre. Les autres, artisans, cultivateurs, négociants, industriels, ont tiré tant bien que mal leur épingle du jeu. Seule, dans tous les pays belligérants, la classe moyenne, la petite bourgeoisie, la caste intellectuelle, a vraiment pâti.
Je regrette que Béraud n'ait pas eu l'idée de demander brusquement à son professeur en retraite :
— A propos, que faisiez-vous, le 2 août 1914?
Mais, à quoi bon ! On le sait ce que faisait alors ce vieil homme aujourd'hui désabusé. Il me semble le voir, mêlé à cette foule imbécile qui, là-bas, criait Nach Paris! comme la foule de chez nous criait A Berlin! Je le vois acclamant les régiments en marche et saluant le kaiser. Je le vois signant le Manifeste des 93 et appelant à la rescousse l'Histoire, la Philosophie, la Biologie, toutes les sciences, pour justifier l'assassinat collectif...
Cette victime est un coupable. Si quelqu'un peut être rendu responsable de la grande tuerie, c'est lui ! Le paysan, l'ouvrier, n'ont jamais été belliqueux, le militaire n'est qu'un instrument, les grands carnassiers de la finance, et de la politique ont fait leur œuvre. Mais lui, le professeur, le Bourgeois, l'homme cultivé, avait une mission à remplir. Il devait avertir, crier casse-cou, bâillonner la bêtise universelle. Il a préféré hurler avec les loups; les loups l'ont dévoré, c'est bien fait !
Bernard GERVAISE,
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