| Figaro Littéraire - 20 septembre 1925 |

Les dessous du Parnasse.
Où se complète le Pauvre Lélian
Si certains lecteurs se demandent quand on aura fini de parler de Verlaine, d'autres trouvent au contraire qu'on n'en parle pas encore assez. Verlaine est à la mode, et la vérité est que, s'il y aura toujours à louer chez lui le rare et vrai poète, il y aura toujours aussi à raconter sur le bohème peu ordinaire que fut l'auteur de Sagesse.
Ses plus fidèles amis et ses plus fervents admirateurs auront aussi été d'ailleurs les plus grands divulgateurs de ses fredaines souvent fortes, et nous saurons bientôt à peu près tout, en attendant le reste, grâce à MM. Coulon et Delahaye, aux découvertes que nous réserve certainement encore M. Armand Lods, et aussi à quelques documents amusants et inédits, sur le mari, le père de famille, le peu édifiant ami de Rimbaud et le coureur de garnis borgnes. Tantôt bon et tantôt vilain, tantôt délicieux et tantôt terrible, tantôt religieux e tantôt fou, le Pauvre Lélian, c'est une justice à lui rendre, est généralement pittoresque.
Après quatorze mois de fiançailles, le 11 août 1870, il se marie avec Mlle Manté et, pendant toutes. ses fiançailles, comme pendant la première année de leur mariage, d'après les Mémoires mêmes de sa femme, il ne donne lieu à aucun reproche. Selon ce qu'elle écrit elle-même, Mme Verlaine, connut et aima durant plus de deux ans, « un Verlaine tout différent de ce qu'il a toujours été, un Verlaine amoureux, transformé au moral et au physique ». Puis, un soir, en novembre 1871, tout change brusquement. Il est allé à la première représentation d'une pièce de François Coppée, en revient ivre, et bat sa femme. Elle est mère et nourrit leur enfant, mais cela n'arrête pas l'ivrogne qui ne dégrise plus à partir de cette soirée, roule de caboulots en caboulots, et rentre un autre soir plus furieux que jamais. Au risque de tuer l'enfant, il le lance violemment sur le lit, y pousse la mère, la déchire à coups d'ongles, quitte la maison, revient, demande pardon, promet de s'amender, mais rentre un troisième soir encore plus affreusement fou, veut mettre le feu aux vêtements de sa femme, la plante là, et part pour Bruxelles avec Rimbaud. Elle court alors avec sa mère l'y retrouver, décidée à le ramener quand même, voulant le sauver à tout prix, et il parut céder, se rembarque avec elles, mais descend à la douane, disparaît, ne se remontre qu'au moment où le train se remet en marche, et leur crie de loin, en enfonçant son chapeau sur sa tête avec un coup de poing: Je reste !
Mme Verlaine est désespérée et en tombe malade à son retour à Paris, quand on lui remet cette lettre timbrée de la frontière « Misérable fée carotte, princesse souris, punaise qu'attendent les deux doigts et le pot, vous m'avez fait tout, vous avez peut-être tué le coeur de mon ami... Je rejoins Rimbaud... Et il rejoint Rimbaud !
Tous ces jolis détails se trouvent consignés dans les débats du procès que Mme Verlaine finit par intenter à son mari en 1874, dans ses Mémoires restés ignorés jusqu'en 1913, mais cités en partie dans L'Eclaireur de Nice du 26 décembre de cette année, dans Au cœur de Verlaine et de Rimbaud, de M. Marcel Coulon, et M. Ernest Delahaye, l'un des familiers les plus intimes du Pauvre Lélian, nous révèle à son tour, dans le curieux livre qu'il lui a consacré, une scène qui s'ajoute d'elle-même à celles que nous venons d'entrevoir.
Nous sommes en 1875, et Verlaine vient de sortir de prison. Tout est fini entre lui et la femme qui l'avait tiré de la boue, et qu'il traite de fée carotte, de princesse souris, de punaise qu'attendent les deux doigts et le pot. Il ne pense plus qu'à Rimbaud, en est hanté, apprend qu'il est à Stuttgard, et part l'y retrouver. C'est alors, entre les deux amis, pour ne les appeler que de ce nom-là, une interminable orgie. Ils ne quittent plus les cabarets, et Rimbaud, nous dit M. Delahaye, se fait une joie de griser Verlaine. Puis, coup de théâtre ! Un jour, ils vont faire une partie de campagne dans les environs, et là, en pleins champs, s'assomment à grands coups de poing. Pourquoi ? A la suite de quoi ? Ne cherchons pas. Mais la bataille est terrible, et Rimbaud laisse son ami par terre, sans connaissance, évanoui, à demi mort, au bord d'une rivière. Sans des paysans qui passaient, le faisaient revenir à lui et le ramenaient à la ville, il serait peut-être resté là.
Mais nous ne sommes pas au bout des surprises. Dans sa préface aux Poésies d'Humilis, récemment parues, M. Ernest Delahaye nous représente, deux ans plus tard, le même Verlaine en train de convertir Germain Nouveau ! Par quel soubresaut du pire au meilleur, en raison de quel mystérieux fourmillement d'atavismes contraires se combattant dans le tréfonds d'une même personnalité, le Verlaine de Bruxelles et de Stuttgard en est- il repassé des rampements de la basse crapule aux élans de l'apostolat ? Comment le mari sans pitié, qui, en 1872, se moquait de sa femme et de sa belle-mère sur le quai de la douane, ne songe-t-il plus, en 1877, qu'à faire visiter des églises à un poète hésitant entre l'incroyance et la foi? N'essayons toujours pas de chercher, et venons-en à un Verlaine qui n'est plus ni horrible ni édifiant, ni enlisé dans le péché et dans le pire, ni voué à en tirer les autres, mais à un Verlaine copieusement mystificateur, excellant à se moquer des camarades et à les faire monter à l'arbre.
Il existe un curieux carnet provenant des papiers de François Coppée, et que connaissent quelques-uns de ses anciens amis. On lit sur la première page : Cotisation amicale pour la pension et la chambre de Paul Verlaine. Ouverte le samedi 12 mars 1892. Comptabilité et inscription. Puis, vient la liste des souscripteurs, au nombre de trente-six, et parmi lesquels, à la suite de François Coppée, on note Maurice Bouchor, Jules Renard, Paul Margueritte, Henry Bérenger, Laurent Tailhade, Anatole France, Louis Dumur, Maurice Barrès, Gabriel Fauré, Carrière. Sauf trois ou quatre souscriptions. de dix francs, elles sont toutes de cing francs, et aboutissent, pour le premier mois, à un total de cent quatre-vingts francs. Auprès des prix de la « vie chère actuelle, ces sommes de dix et de cinq francs, et ce total de cent quatre-vingts francs, pour assurer une existence, fût-ce une existence de poète, ont quelque chose de touchant, et même d'antédiluvien. Tantôt à une page, tantôt à une autre, vous ne lisez pas, sans en rester rêveur, des reçus de marchands et de fournisseurs comme ceux-ci : Reçu pour une chemise, 6 francs... Reçu pour le premier repas de M. Verlaine, les autres devant être soldés tous les quinze jours, I fr. 70... Reçu 4 francs pour le ménage du 15 mars au 15 avril, le loyer devant être payé le 15 de chaque mois... Quelle bonne et cordiale fraternité littéraire et artistique atteste cette liste de trente-six cotisants ligués pour faire vivre le Pauvre Lélian, et quelle époque d'innocence pécuniaire et de budgets préhistoriques évoquent en même temps ces chemises à six francs, ces repas à un franc soixante-dix et ces ménages à quatre francs pour un mois !
A mesure, seulement, qu'on feuillette le carnet, un certain trouble paraît s'accuser dans les souscriptions, malgré l'ordre et le zèle avec lesquels les recueille Remacle, l'ami et le secrétaire de Coppée, en y contribuant lui-même. Le nombre des souscriptions, d'autre part, paraît sensiblement diminuer. Nous l'avons vu de trente-six en mars et en avril. Il ne semble plus être que de seize en mai et en juin, de dix en juillet, se relève à onze en août, retombe à sept en septembre, à dix en octobre, à quatre en novembre, et la souscription est déclarée close en décembre, avec cette note de la main de Coppée : Vu et approuvé le compte ci-dessus, Paris, le 15 décembre 1892. Signé : François Coppée, Jules Renard, Louis Dumur.
Le total reçu en argent, de mars à décembre, est constaté comme s'étant élevé à onze cent quatorze francs quarante-cinq centimes, et le carnet, au cours de la comptabilité, est parsemé de notes comme celles-ci : Remis à Verlaine, le 19 avril 3 francs... Remis à Verlaine, le 27 avril 2 francs... Remis à Verlaine, le 17 juin : 5 francs... Reçu de M. Remacle pour le mois de juillet de la pension de M. Verlain, la somme de cent vingt francs... Remis à Verlaine 200 francs, dont 50 pour Vanier, libraire quai Saint-Michel. Verlaine, entre à l'hôpital le 15 août... Verlaine sort de l'hospice vers le 10 octobre... Verlaine en Angleterre et en Hollande...
On entrevoit des dessous dans les hauts et les bas de cette souscription d'amis, et dans sa brusque suspension. Il y en avait, en effet, et de plutôt burlesques. Verlaine, à partir du mois d'octobre, avait cessé de loger et de prendre ses repas où ses bienfaiteurs lui versaient leurs subsides. Il n'avait pas couché et mangé plus de trois fois, en deux mois, où il leur faisait payer sa table et son lit! N'y avait-il là qu'un excès de sans-gêne et de bohème, ou fallait-il y voir une part de farce? Il n'est pas défendu, dans tous les cas, devant le Verlaine mobilisant ainsi ses fidèles pour se faire héberger et nourrir par eux là où il n'y a ni à le nourrir ni à l'héberger, de se rappeler le Verlaine qui prenait un jour le train à Bruxelles avec sa femme et sa belle-mère, pour les lâcher une heure plus tard à la douane en leur riant au nez et en enfonçant son chapeau sur la tête avec un coup de poing.
De tous ces Pauvre Lélian », depuis celui qui s'assomme avec Rimbaud dans les environs de Stuttgard jusqu'à celui qui enseigne la piété à Germain Nouveau, passant par celui qui bat sa femme et se fait loger et nourrir par souscription dans des pensions où il ne met pas les pieds, quel est le vrai et quel est le sincère? Ils doivent l'être tous, et paraissent bien l'être. Mais quelles étranges idoles que celles d'aujourd'hui, et combien représentatives de l'époque! Car le Pauvre Lélian est bien devenu une idole, avec son culte et ses prêtres. Il ne lui manque que son temple!
Maurice Talmeyr.
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