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Le Petit Jornal illustré - 20 septembre 1925


Le Petit journal illustré 1925 09 20 les cinq détectives 1

Le Petit journal illustré 1925 09 20 les cinq détectives 2

Les Cinq Détectives
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE XIII
épisode 12

Un film sensationnel
RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire. américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron dé Champval. Après que la police officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq délectives privés. L'un d'entre eux, Bob, croit avoir découvert la jeune fille dans un monastère d'Espagne et l'enlève en automobile grâce à une complice qui a endormi Constance du sommeil hypnotique.

Si Reginald Phips, en amassant sa prodigieuse fortune, avait conquis le titre incontestable et incontesté de « Roi des Dynamos ", son T.-P. Bicklehope s'était adjugé le titre non moins indiscutable de « Roi de l'Ecran « en trustant la plupart des firmes cinématographiques des États-Unis.
T.-P. Bicklehope contrôlait la grande majorité des studios de Los Angeles et un nombre considérable de salles réparties dans les principaux Etats de l'Union. C'est dire que son influence industrielle, commerciale et financière débordait le Nouveau Monde; et, notamment, T.-P. Bicklehope inondait les cinémas français de films fabriqués en série, bandes aussi remarquables par le faste de la mise en scène que par l'indigence intellectuelle des scenarii.
T.-P. Bicklehope était un businessman d'envergure; il l'avait prouvé surabondamment; mais il avait un défaut redoutable pour un grand brasseur d'affaires : il était exagérément vaniteux et, par là même, décelait une sensibilité maladive dès lors qu'il était l'objet d'une critique.

Un article de journal discutant royauté cinématographique lui causait une réelle souffrance d'amour-propre. Une caricature de sa personne le mettait hors de lui. Pour donner un démenti de fait à un folliculaire qui se serait permis de publier que la qualité des bandes portant sa firme semblait baisser, T.-P. Bicklehope était capable de dépenser des millions.
C'était un gros homme rougeaud qui s'emportait facilement, mais qui avait le plus souvent assez d'empire sur lui-même pour réfréner les manifestations extérieures de sa colère.
Il adorait le champagne et pestait contre la prohibition; mais cela ne l'avait pas empêché d'accepter, dans des conditions fort lucratives, l'entreprise des films de propagande que l'organisme central des sociétés contre l'alcool et les boissons fermentées diffusait dans tous les Etats de l'Union.
Quant à lui, il venait périodiquement en France faire ce qu'il appelait sa cure de champagne, de bourgogne et de bordeaux... Les mauvaises langues prétendaient qu'en dépit de toutes les surveillances officielles et officieuses, la somptueuse habitation du Roi de l'Ecran, à proximité de Los Angeles, dissimulait dans un sous-sol inaccessible, l'une des plus belles caves du monde.
Peu de temps avant le moment de ce récit où nous sommes parvenus, un article avait paru dans un grand journal français, un article qui reprochait, d'ailleurs fort logiquement, à T.-P. Bicklehope, d'avoir produit d'innombrables kilomètres de film sans avoir jamais, en définitive, lancé sur les écrans une idée vraiment neuve, une de ces idées appelées à faire époque dans l'histoire du cinéma.
T.-P. Bicklehope avait commencé par entrer dans une violente colère. Après quoi, réagissant suivant son tempérament, il avait décidé de produire un film étonnant, un film qui révolutionnerait le Nouveau et l'Ancien Monde.
Et, depuis, il n'était bruit dans les journaux spéciaux et dans les rubriques cinématographiques des grands quotidiens, que de « l'extrasuperproduction » préparée en grand secret dans les studios de T.-P. Bicklehope.
Le Roi de l'Ecran avait pris, en effet, des précautions inouïes pour que rien ne transpirât concernant le sujet de ce film. On savait que T.-P. Bicklehope était en train de réaliser une bande prodigieuse ; mais on savait aussi que des précautions extraordinaires avaient été prises dans l'intérieur même de ses gigantesques établissements pour que tous les collaborateurs, depuis les metteurs en scène jusqu'aux plus humbles figurants ignorassent de quoi il s'agissait dans le film.
Des scènes isolées étaient tournées dans des studios différents, et le travail avait été divisé de telle sorte qu'il fût impossible à un collaborateur quelconque de les relier les unes aux autres.
Quant aux tableaux qui eussent pu fournir matière à indiscrétion et permettre de se faire une idée de ce qui constituait le principai du sujet, T.-P. Bicklehope les faisait tourner dans un studio spécialement construit dans un véritable désert très difficilement accessible, assez proche des Montagnes Rocheuses.
Il avait emmené là tout le personnel nécessaire. Ce personnel était royalement rémunéré, mais tous ceux et toutes celles qui le composaient avaient dû signer un engagement sévère, aux termes duquel les contractants renonçaient à avoir aucune communication avec personne au monde jusqu'au moment où le film serait achevé. Aussi bien, tout autour du Studio du Désert cette dénomination s'était logiquement imposée, une ville improvisée avait surgi, une ville de baraquements démontables entourée d'une infranchissable palissade, protégée elle-même par une haie de fils de fer barbelés où passait un courant électrique.
Une entrée unique, rigoureusement gardée, permettait d'accéder dans cette cité du cinéma. Mais il fallait montrer patte blanche pour la franchir. Quant à sortir, c'était encore plus difficile...

T.-P. Bicklehope ne voulait pas que quiconque pût porter au dehors le moindre renseignement sur ce qui s'élaborait dans le Studio du Désert ; et le Roi de l'Ecran ", pensant avec raison que l'on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même, s'était installé dans l'intérieur de l'enceinte isolatrice. D'une luxueuse maison démontable où il avait établi son domicile et ses bureaux, il dirigeait personnellement tout, il surveillait tout, il animait tout...

CHAPITRE XIV
Le Studio du Désert
Ce matin-là, T.-P. Bicklehope achevait sa conférence quotidienne avec ses chefs de services, lorsqu'on lui téléphona qu'un voyageur arrivé en auto désirait être intro- duit auprès de lui.
- Son nom ?
- Il ne veut pas le dire, répondit le cerbère préposé à la garde de l'unique porte de l'enceinte, un ancien cow boy taillé en hercule qui répondait au nom de John Muck.
- Eh bien, envoyez-le au diable ! répondit T.-P. Bichlekope, qui aurait raccroché le récepteur si John Muck n'eût ajouté très vite :
- C'est que cet homme m'a dit de vous dire, monsieur, qu'il arrive de Paris et qu'il veut vous renseigner d'urgence sur des indiscrétions de première importance...
T.-P. Bicklehope changea de couleur.
- Faites conduire cet homme jusqu'ici, mais prévenez-le qu'une fois le seuil franchi par lui, il ne pourra plus sortir que si je le veux...
- Il m'a dit de lui-même qu'il était au courant des usages et qu'il s'y soumettait de bonne grâce.
- Dans ce cas, qu'il vienne tout de suite...
Quelques minutes après, un personnage de petite taille qui n'avait rien d'Américain dans l'apparence, mais qui parlait couramment l'anglais et employait volontiers les tournures de phrases et locutions propres aux Yankees, pénétrait dans le cabinet de T.-P. Bicklehope. Il portait des vêtements invraisemblables relativement à la contrée désertique de l'Ouest américain où il se trouvait : il était en redingote et tenait à la main... un chapeau melon !
T.-P. Bicklehope crut qu'on lui avait amené par erreur un figurant habillé pour une scène comique; mais les paroles du visiteur eurent tot fait de le détromper. - Monsieur Bicklehope, dit l'homme, je suis Français, je me nomme Jonas, je suis détective. Je sais que vous n'avez pas pour habitude de perdre votre temps. Je vous dirai donc, sans autre préambule, pourquoi je suis devant vous. T.-P. Bicklehope inclina la tête en signe d'assentiment.
- Comme tout le monde, reprit Jonas, je sais que vous tournez ici, dans le plus grand secret, un film sensationnel. Mais ce que je suis à peu près seul, avec vous, à savoir, c'est pourquoi ce film sera sensationnel, vu que je n'ignore pas en quoi consiste l'attraction, d'ailleurs extraordinaire, sur laquelle vous avez mis la main...
T.-P. Bicklehope avait changé de couleur. Il eut tout de même la force de répondre sur un ton assez calme :
- Vous devez faire erreur...
- Je suis sûr du contraire et je vais tout de suite vous donner la preuve que je suis exactement renseigné.
- Je vous écoute, dit le Roi de l'Ecran d'une voix dont il s'efforçait de dissimuler
le tremblement.
- Le sujet principal de votre film, c'est la disparition d'une jeune mariée, le jour même de ses noces... Une disparition qui ressemble étrangement à celle de miss Constance Phips, la fille de votre collègue, je présume que les milliardaires se considèrent comme des collègues...
- Comment savez-vous cela ? tonna T.-P. Bicklehope en assénant sur son bureau un formidable coup de poing.
- Quand je vous l'aurai dit, répliqua Jonas sans s'émouvoir, vous ne serez pas plus avancé... Je sais, cela seul importe...
- Et alors, gronda T.-P. Bicklehope, vous êtes venu jusqu'ici pour vous faire acheter votre silence... Vous saurez que si je suis accoutumé à payer les choses ce qu'elles valent, je ne suis pas de ceux qu'on fait chanter... Et je vous déclare tout net que je ne vous donnerai pas un dollar, vu qu'il me suffit de vous garder ici jusqu'à l'achèvement du film...
Pour toute réponse, Jonas éclata de rire, ce qui eut pour effet de décontenancer son interlocuteur. Puis :
- Vous pensez bien, monsieur Phips, dit-il en s'asseyant tranquillement dans en un fauteuil qu'on ne lui offrait pas, pensez bien que si je voulais vous chanter, j'aurais pris mes précautions pour que la révélation redoutée par vous fût faite à date fixe dans le cas où vous me séquestreriez dans le « Studio du Désert ». T.-P. Bicklehope se mordit les lèvres.
- Alors, où voulez-vous en venir ? interrogea-t-il en se contenant.
- Que vous fabriquiez um film mettant en scène une jeune fille disparue le jour même de son mariage; que ce film bénéficie de l'énorme réclame mondiale de l'aventure de miss Constance Phips; que vous gagniez des monceaux de dollars, de livres et même de simples francs avec cette production sensationnelle, cela m'est parfaitement égal... Je n'ai pas la prétention de partager avec vous, même dans une proportion infime... Mais ce qui ne m'est pas égal, ce qui m'intéresse même au plus haut point, c'est que vous faites tourner le principal rôle de votre film par miss Constance Phips elle-même, qu'elle est ici. que je veux la voir ... J'ai reçu de son père la mission de la retrouver ce à quoi je suis parvenu puisque me voici et celle de la lui ramener, ce à quoi je vais m'employer immédiatement...
- Taisez-vous fit T.-P. Bicklehope. Mais ce n'était plus la colère qui altérait sa voix.
Son accent était celui de la supplication.
- Pourquoi me tairais-je ? dit Jonas avec l'assurance d'un homme certain de son fait. Je ne dis que la vérité.
- Vous la dites trop tôt, cette vérité !... Et vous allez me faire manquer la plus splendide affaire que j'aie jamais conçue...
Je vous affirme, mon cher monsieut Bicklehope, que je n'ai nullement l'intention de nuire à vos intérêts industriels et commerciaux... Sauf la personne de confiance qui doit tout révéler si, dans quinze jours, elle n'a pas reçu de mes nouvelles, personne et M. Reginald Phips moins que quiconque, ne sait que j'ai découvert votre secret...
- Alors, vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que j'achève le film ?...
- Que voulez-vous que cela me fasse ?... A condition, toutefois, que cela ne dure pas trop longtemps, car vous pensez bien que j'ai hâte de ramener miss Constance Phips à son père...
- Il y a encore pour une semaine de travail en ce qui la concerne...
- Je serai bon prince... J'attendrai une semaine... Mais il est bien entendu vous allez, dès aujourd'hui, me mettre en présence de miss Constance Phips...
T.-P. Bicklehope crispait ses mains sur son bureau. Visiblement une cruelle angoisse l'étreignait. Enfin, brusquement :
- Venez dit-il en se levant. Jonas ne se fit pas répéter l'invite. Il suivit sans mot dire T.-P. Bicklehope, qui le mena vers le bâtiment principal du studio. Les deux hommes survinrent au beau milieu d'une opération de prise de vues. Il arrivait souvent que T.-P. Bicklehope fit soudain irruption dans le studio en pleine activité. Mais la consigne était formelle. Nul ne devait interrompre son travail. C'est pourquoi, lorsque les deux hommes pénétrèrent dans la vaste bâtisse, personne ne sembla remarquer leur entrée.

(A suivre.)
Gabriel BERNARD.


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