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Journal des débats - 20 septembre 1925


Journal des débats 1925 09 20 article Le malaise présent

LE MALAISE PRÉSENT

Certes, il y a du malaise. On ne rencontre pas beaucoup de satisfaits. Les cartéliens intransigeants trouvent que le Cartel a trop transigé, qu'il a peu réalisé de ce qu'il avait promis, et le simple « Français moyen », celui qui ne vit pas de politique et qui n'attend aucune prébende d'un changement de gouvernement, constate que, depuis quinze mois, la vie a augmenté, les impôts aussi, tandis que n'ont augmenté ni notre sécurité, ni notre prestige, ni la prospérité publique ou privée. La crise de confiance qui a causé la chute du Cabinet Herriot a changé de caractère, mais ses effets subsistent. Le pays a plus de confiance dans le ministère actuel, mais il n'a pas assez de confiance dans sa durée. M. Painlevé a donné l'impression de vouloir le bien public, il a prononcé des paroles de sagesse qui n'avaient pas l'air de tomber du bout des lèvres, il ne paraît pas croire que la politique radicale doive être uniquement une politique de tracasserie, de camaraderie et d'arrivisme. Lui-même, au surplus, n'appartient pas officiellement au parti; il est inscrit au petit groupe des républicains socialistes, ce qui peut sembler pour lui une faiblesse au point de vue de la Chambre, mais ce qui lui permet de s'appuyer sur l'opinion et de s'inspirer des intérêts généraux au lieu de prendre aveuglément le mot d'ordre chez des politiciens professionnels pour qui l'intérêt de parti passe avant tout.

Le Quotidien se réjouissait ces jours-ci de nos inquiétudes. Il y voyait, nous jugeant de son point de vue, une préoccupation de parti. Son erreur ne nous surprend pas. Mais les idées libérales ne sont pas celles d'un parti. Ce sont celles auxquelles en reviennent tous les partis lorsqu'ils sont à leur tour victimes de la tyrannie et de l'arbitraire. Ce sont celles où tous les peuples déçus trouvent un refuge et un recours quand ils sont las des régimes de proie. C'est l'éternel retour des choses dont l'histoire nous a donné tant de fois le spectacle. Malheureusement, si ce retour est inévitable, il arrive trop souvent qu'il se produit lorsque le mal est accompli. Les gens raisonnables jouent d'ordinaire le rôle bienfaisant mais ingrat de brancardiers. Ils ramassent les blessés que laissent, sur le champ dévasté de l'utopie, les mauvais bergers. Y a-t-il à leur reprocher de n'être pas ravis de cette perspective?

Nous n'avons pas, comme notre confrère, la faculté de dicter leur conduite aux augures du Cartel. Nous ne faisons la leçon ni à M. Painlevé ni à M. Herriot. Nous n'avons pas pour mission de faire marcher à la baguette, comme le chef d'orchestre du Quotidien, le chœur mixte du Cartel. Mais nous avons le droit, et nous en userons tant que la presse n'aura pas été nationalisée, d'exprimer notre sentiment sur les fautes commises et notre appréhension au sujet de celles qui restent à commettre. Car, quoi qu'en ait dit. M. Thiers, il y a toujours une faute à commettre; on n'a jamais commis la dernière tant que « la justice immanente », qui n'est autre chose que la logique en action, n'a pas renversé le colosse aux pieds d'argile.

Il y a d'ailleurs, dans l'éditorial de M. Pierre Bertrand, un mot très juste. Parlant du déjeuner historique où le président du Conseil d'hier et celui d'aujourd'hui ont échangé leur impression et leurs vues sur la situation, « la majorité, écrit notre confrère, ne dépend pas de leur entente. Elle dépend de leur politique. » C'est exactement ce que nous pensons, bien que nous ne le pensions sans doute pas pour les mêmes raisons. Le Quotidien entend par là que toute politique tablant sur le Cartel aura une majorité, et que M. Painlevé et M. Herriot ne sont et ne doivent être que les servants de cette majorité toute faite, si composite et si disjointe qu'elle puisse être. Il nous semble, au contraire, que la majorité parlementaire doit et peut se faire autour d'un gouvernement et d'un programme, et que c'est la seule façon de concevoir un pouvoir exécutif qui gouverne et un pouvoir législatif qui le contrôle.

Le pays a parlé, dit-on, Sans doute, mais il a parlé de telle façon que trois groupements se trouvent en présence, dont aucun ne constitue une majorité. Les modérés, les radicaux et les socialistes ne peuvent se flatter, ni les uns ni les autres, d'être qualifiés pour gouverner seuls au nom du pays. Qu'on triture les chiffres et les étiquettes tant qu'on voudra, on n'extraira pas de l'urne un autre résultat que celui-là. Les cartéliens en concluent que les socialistes et les radicaux sont les maîtres. Ils le sont, en effet, sur les points où ils sont d'accord. Mais les cartéliens de la plus stricte orthodoxie sont bien forcés de reconnaître que les socialistes n'entendent pas suivre les radicaux sur certains. autres, notamment quand il s'agit de politique financière ou coloniale. Ils s'y prêtent si peu qu'ils ont dénoncé le Cartel. Ceux qui n'ont pu se se consoler de cette cassure du Bloc électoral affirment que les morceaux en sont bons » et qu'il faut tout faire pour les recoller. Mais encore faut-il que les morceaux se rapprochent pour que l'art du réparateur de porcelaines puisse s'exercer. Et ensuite, pour que la réparation tienne, il ne faut pas trop de nouveaux chocs. Comment les empêcher, puisque les occasions n'en ont pas disparu?

Il faut, pour une majorité,, « une volonté commune », dit encore M. Bertrand. Rien de mieux, mais cette volonté commune, qui suffit pour faire une liste, ne suffit pas pour agir. Gouverner, c'est résoudre des problèmes particuliers et concrets, qui ne se résolvent pas par des phrases ou des déclarations générales. Sur ce dernier terrain, le Cartel a la majorité, mais, quand il s'agit d'affaires sérieuses, le gouvernement a besoin d'une autre majorité, et qui existe.

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La politique des arsenaux en Angleterre
Ce n'est pas en France seulement que la politique des arsenaux de la marine provoque des discussions politiques et heurte des intérêts électoraux. Mais, à l'étranger, cette question a toujours été résolue dans un sens favorable à l'intérêt général de la marine, et non point comme chez nous, en faveur des appétits locaux. Toutefois, le Congrès général des Trade Unions britanniques vient d'avoir l'occasion de s'occuper de la récente fermeture des chantiers de constructions navales de l'Etat, de Rosith et de Pembroke. Un délégué a proposé une résolution demandant au gouvernement de rouvrir sans délai les ateliers maritimes des deux ports ci-dessus, fermés pour raison d'économie. « La mesure prise, d'après ce délégué, devait contraindre des milliers d'ouvriers au chômage, et elle atteignait, en outre, la prospérité des commerçants de ces deux localités, pour qui les ateliers de constructions navales étaient de gros clients.

Il n'est pas possible de souligner d'une façon plus complète la nature des intérêts en jeu. On fit remarquer, non sans ironie, la contradiction du parti travailliste, qui combattait, d'un côté, les armements, et qui, de l'autre, protestait contre la fermeture d'arsenaux de guerre. Mais M. J. H. Thomas apaisa les scrupules de ses auditeurs en faisant remarquer: « La fermeture des ateliers ne fera pas progresser l'œuvre de la paix; en réalité, aucune économie ne sera réalisée sur le budget des armements. Le gouvernement ne voulant fermer ses ateliers qu'afin de pouvoir transmettre des commandes à des chantiers privés. » Mais M. J. H. Thomas aurait dû ajouter que le chômage des ouvriers de Pembroke supprimerait celui des chantiers privés, et, par conséquent, qu'il n'y aurait qu'un déplacement de main-d'œuvre, à moins, ce qui est possible en Angleterre comme en France, que les ouvriers des arsenaux aient un rendement inférieur à leurs camarades de l'industrie. Reste à savoir si le gouvernement se laissera intimider par les injonctions des Trade Unions. Ceux-ci ne devraient pas oublier que les crédits affectés aux chantiers privés ont diminué dans le dernier budget de 55.800 livres, tandis que les arsenaux exigeaient 817.000 livres de plus pour le personnel, et 1.778.000 livres de plus pour le matériel. C'est le résultat des programmes travaillistes qui, oublieux du fait que la grandeur de la marine britannique provient du coût relativement modeste des constructions neuves dans les chantiers privés, a voulu confier aux arsenaux un contingent plus élevé que par le passé. Si cette politique eût prévalu, ç'en était fait de l'harmonie et de l'avenir du budget de la marine britannique, qui a toujours reposé sur l'avantage du coefficient de dépenses à la mer par par rapport au coefficient des dépenses à terre. C'est exactement l'inverse qui se produit en France, ainsi que nous avons toujours eu l'occasion de le dire. Un simple exemple le montrera. L'Angleterre, dont la puissance navale est si grande par rapport à la nôtre, ne possédait, en 1914, que six arsenaux, chiffre égal à celui de la France, et 43.000 ouvriers, chiffre inférieur de 20 % seulement à celui des effectifs français. Le gouvernement britannique n'en a pas moins procédé à la suppression de deux arsenaux, alors que nous avons été impuissants à aboutir à toute forme. Mais la lutte est engagée, chez nos amis anglais comme chez nous, autour de cette mesure d'assainissement maritime; il est intéressant de savoir qui l'emportera, du bon sens ou de la folie électorale.

RENÉ LA BRUYÈRE.


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